L’Homme à la tête de Souk : une taffe et puis Gainsbourg

Gainsbourg (Vie Héroïque), 2010

Du fan à l’idole, Gainsbourg figure protéiforme ? Une vie héroïque ou le parcours ordinaire d’un mec qui a remis au goût du jour le lexique vulgaire.
Gainsbourg (Elmosnino) et Bardot (Casta)
Dieu a peut-être été un fumeur de gitanes, il s’est alors incarné sous les traits d’un certain Lulu… Lucien, Serge, Gainsbarre, l’homme à la tête de chou, Sfar use de tous les arts pour pouvoir cerner son idole. Vie héroïque ne veut pas dire photographie figée, Joann Sfar fait revivre un mythe que l’on croyait voué au pantomime.

Sfar a conceptualisé Gainsbourg comme un conte, et non pas un film. Lucien se coltine un double, sa «Gueule», personnage au longs nez et doigts. Le film retrace donc de façon fragmentaire la biographie du provocateur, sans pour autant sombrer dans le biopic musical. A chaque séquence, une femme. A chaque séquence, une chanson. Le film s’appuie sur les textes de Gainsbourg, à l’image du petit Juif haut comme trois pommes qui a déjà l’arrogance du cinquantenaire enfumé. Gainsbourg serpente à travers ses compositions entre Baudelaire et Vian, nazisme et capitalisme, il unit le tout avec ses esquisses tout d’abord, puis ses chansons.

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Gainsbourg est poursuivi par sa Gueule, intrigué par lui, avant qu’il ne fasse plus qu’un avec elle. L’homme à la tête de chou et à la sexualité débordante est aussi un fils à papa timide et travailleur. Vie rêvée ou pure vérité, Sfar préfère s’attarder sur les mensonges de Gainsbourg, car ils sont plus révélateurs de sa personnalité. Son caractère provoc’ semble contaminer tous les acteurs du film. Casta en Bardot flamboyante, Sara Forestier en France Gall délurée, Anna Mouglalis en Gréco ronronnant de plaisir… Le film lui-même refuse la pellicule et s’étend jusqu’à la bande dessinée. Une provocation, un sourire et puis s’en va. Le film de Sfar surprend aussi avec la performance d’Elmosnino, habité mais pas caricaturé. L’oscillation du rôle-titre est aussi l’oscillation entre surréalisme du conte et repère chronologique. La figure que l’on croyait prévisible devient mystérieuse pour notre plus grand plaisir, ou notre plus grand fantasme.

Music is my director’s boyfriend

Profane ou sacrée ? La musique apaise les moeurs et réveille le cinéaste, en témoigne le succès des musicals dans nos complexes cinématographiques. Ici nous nous attachons à analyser la part de sacralité de la musique à l’écran. Pourquoi
Moulin Rouge!
Orange Mécanique tombe comme un pavé dans la mare. Une musique classique, la 9ème symphonie de Beethoven, le symbole de la sur-réactivité violente et lubrique de la bande de casseurs de l’oeuvre de Kubrick. La musique est ici la liberté débridée de la jeunesse, dans toute sa provocation et son danger. Fragilisé par le traitement radical contre son penchant ultra-violent, Alex se retrouve chez une de ses victimes, qui tente de le pousser au suicide avec l’écoute du fameux morceau de «Ludwig Van»

Pour Amadeus, la musique est le classicisme par excellence, or Milos Forman choisit comme parti pris de désacraliser Amadeus. L’austère Mozart devient l’excentrique Wolfgang aux perruques colorées. L’opéra devient une expression de son quotidien. La belle-mère donneuse de leçons donne naissance au solo de La Flûte Enchantée. Et l’agonie donne évidemment naissance au Requiem, une peur de la mort qui est déjà omniprésente dans le Don Giovanni. La musique que l’on croyait sacrée fait partie entièrement de l’homme. Elle s’articule autour de son quotidien. En un sens la musique d’Amadeus se rapproche d’Orange Mécanique.

Le pas franchi se matérialise avec Moulin Rouge! de Lhurmann. En effet la musique proche du quotidien, la musique qui révèle plus sur une personne que lui-même devient ici l’élément principal du film. Les personnages communiquent en chantant, en détournant des classiques pop. Encore une fois le classique est détourné, Mozart pour les uns, Madonna pour les autres. Moulin Rouge! dévore une énergie considérable à absorber toutes les références de la culture populaire. Nicole Kidman se transforme, à l’image de l’assimilation générale, en véritable Queen of Pop, provocante comme Monroe, amoureuse comme Schneider, un vrai spectacle baroque. La musique est donc l’expression même, à travers la part de sacralité qu’elle contient, des sentiments des personnages. Moulin Rouge! se distingue par le travail effectué sur la musique, sur la modulation des personnages par rapport aux standards du genre.

La musique & le sacré, l’union semblait devoir un jour ou l’autre ne plus marcher avec autant d’harmonie. Profane dans la violence, profane dans l’homme, profane dans l’accentuation du trait, la musique se module au gré des réalisateurs, because it is not easy as A, B, C.

Joue-la comme Monroe : Marilyn productrice

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Marilyn Monroe, c’est le sexe, la libido enfin incarnée de l’Amérique des sixties. Marilyn c’est l’incarnation du Rêve Américain par excellence, qui fait le tour des camps militaires pour motiver les troupes. Derrière les paillettes, derrière la perfection, une autre personne, Norma Jean Baker. Marilyn ou la schizophrène la plus méconnue de l’histoire du cinéma aguicheur.

Certains l'aiment Chaud
1953. Marilyn est au sommet de la gloire, sa silhouette a déjà occupé Times Square. De plus elle a tourné le très successful Les Hommes préfèrent les Blondes, aux côtés de la célébrité nationale Jane Russell. Et pourtant. Derrière les rôles superficiels et l’entretien de la Blonde-attitude, Marilyn rêve d’un véritable rôle, un rôle qui puisse révéler ses vrais talents de comédienne, en plus de sa plastique de rêve. Que nenni répond la 20th Century Fox, son employeur, sois belle et tais toi. Marilyn n’en fait qu’à sa tête, et fuit l’industrie d’Hollywood pour New-York City.

Nous sommes aux années 60, les choses changent. Monroe se rapproche de l’Actor’s Studio, considéré à l’époque comme une secte peu recommandable. Ressentir ce que l’on joue, quelle idée saugrenue ! Le succès de Marilyn profite plus aux producteurs qu’à elle même, puisqu’elle reçoit un cachet de 18000 dollars sur le tournage des Hommes préfèrent les Blondes, tandis que Jane Russell obtient 100000 dollars. Nous ne dirons pas qui a chanté et par la même occasion immortalisé «Diamonds are a girl’s best friend». Marily Monroe peut enfin s’offrir la boîte de production dont elle avait toujours rêvé, qui peut enfin lui servir de tremplin pour son arrivée sur la scène internationale en tant qu’artiste accomplie.

Le succès et la pérennité de Marilyn Monroe Productions n’aura pas duré. Et ceci au grand désespoir de Norma, malgré tous ses efforts dans la réalisation de ses ambitions. Il nous reste aujourd’hui l’anecdotique The Prince and the Showgirl, film en costume, et Bus Stop, beaucoup plus intéressant. Marilyn est une meneuse de revue, perdue au milieu d’un monde d’hommes, et qui veut à tout prix atteindre Hollywood pour devenir une grande actrice superstar. En chemin elle rencontre un jeune Yankee aussi exubérant qu’insupportable qui s’éprend d’elle, d’une façon guère délicate. L’intérêt de ce film réside dans l’unique scène de baiser, une scène qui n’est pas tournée avec les codes romantiques d’usage. Marilyn a un maquillage blafard, elle apparaît fragile et tremblante, secouée par l’émoi. Si le film s’essouffle par son manque de pertinence par moments, cette séquence quasi-novatrice ne fait qu’effleurer la puissance de jeu que Marilyn aurait pu dévoiler.

Or après l’insuccès de sa production, Marilyn sombre encore plus dans sa schizophrénie. Shootée par les médicaments, elle ne devient que ombre d’elle-même, comme une image en noir et blanc, celle de Certains l’aiment Chaud. Et pourtant, Certains l’Aiment Chaud est encore aujourd’hui la meilleure comédie de tous les temps. Marilyn ou la tragédie d’une femme que l’on voit sans regarder.

Invincible, intenable, insatiable, incroyable… Ode à Mandela

Invictus, Clint Eastwood, 2010
Nelson Mandela (M Freeman) & François Pienaar (M Damon)
Sortir un film par an ou trouver l’unité et la continuité dans une filmographie, Eastwood choisit les deux pour ainsi explorer les failles de l’homme en société. A travers l’élection de Mandela en Afrique du Sud et son action pour créer un pays cosmopolite, Clint Eastwood filme l’action du président le plus inattendu et le plus visionnaire de l’Histoire. A figure extraordinaire, réalisateur extraordinaire ?

« Je suis le capitaine de mon âme », dixit Henley, d’après son poème Invictus. Un poème de prédilection pour Mandela emprisonné. Lors de son premier mandat en tant que tout premier président noir, Mandela a eu la lourde tâche en 1994 d’unifier un pays encore marqué par l’Apartheid. Contrairement à Gran Torino, Eastwood ne joue pas dans ce nouveau film. Il soigne cependant la distribution, avec Morgan Freeman en Mandela plus qu’attachant, et Matt Damon, capitaine de l’équipe de rugby nationale. Les tensions sont palpables dès les premières minutes : les blancs jouent au rugby sur du gazon, les noirs jouent au football sur la terre. Mandela prend cependant l’organisation de la coupe du monde du rugby à Johannesbourg comme une opportunité pour lier le pays dans la liesse. Le film alterne donc scènes de la vie d’un président avec ses gardes du corps et évolution d’une équipe de rugby à travers les yeux du capitaine de l’équipe.

Il ne s’agit pas cependant d’un film sportif en bonne et due forme avec évolution simple : défaite/entraînement/victoire. Eastwood ne s’attarde que très peu sur cet élément-là. Il appuie surtout sur la politique renversante de Mandela, qui touche à tout et voyage partout, quitte à se rendre malade. Du capitaine de l’équipe d’Afrique du Sud à Taiwan en passant par les problèmes économiques, Eastwood rend surtout hommage à un hyper président qui a su de manière simple et complète comment unifier sa Rainbow Nation.

La relation entre François et Mandela reste plus officielle qu’officieuse cependant, et de manière plus générale le film semble souffrir de prolixie. Vouloir tout dire, tout voir, cela donne un effet artificiel à la victoire de la coupe du monde, car des extraits télévisuels nous passons au match décisif filmé de l’intérieur, et ceci pendant une demi-heure. Ici, la sobriété d’Eastwood devant des événements si incroyables en eux-mêmes transformerait son film en documentaire. Cette artificialité semble s’étendre jusqu’à la scène où François visite la cellule de Mandela et aperçoit en transparence l’homme politique lorsqu’il n’était qu’un prisonnier parmi d’autres. Eastwood a donc avant tout voulu appuyer son hommage, quitte à rester linéaire et attendu. Il parvient cependant à retransmettre l’émotion et la fièvre des matchs de rugby, en les accompagnant de musiques primitives, et ainsi accentue le combat des « titans », notamment en mettant au ralenti les scènes du match. Ce qui compte pour Eastwood ce n’est pas la technique sportive de la victoire, mais la victoire elle-même, dans toute son effervescence. Le symbole est peut-être ostentatoire, mais il appuie ainsi l’actualité des Etats-Unis. En effet l’Amérique d’Obama trouve une réverbération plus puissante dans l’image de la coupe tenue par une main de blanc et une autre de noir.

Un avis donc mitigé pour le dernier Eastwood, qui présente un intérêt plus historique que cinématographique. Ceci dit, les matchs de rugby sur grand écran ET filmés par Clint Eastwood, c’est rare. Comme un paradoxe, la figure de Nelson Mandela s’oppose à l’homme qui est toujours vivant, mais qui ne prend plus part à la vie politique, son opinion sur le film reste muet pour l’instant. Faut-il créer un mythe pour faire revivre un peuple ?

Fist of God Elevated : La solution pour dynamiter le cinéma ?

3Débiles
C’est la nouvelle lubie des complexes cinématographiques depuis ces deux dernières années. Projection numérique, lunettes 3 Dimension, bientôt la fameuse tablette de Wonka en échantillon gratuit ? A quel point peut-on considérer la 3D comme autre chose qu’un nouveau moyen pour attirer le public ?

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Action Man a fondu : l’effet micro-ondes de James Bond

Affiche de Casino Royale

Casino Royale, 2006Il était beau, il aimait les femmes, peut-être un peu trop. Il n’avait qu’une seule morale, celle de la Reine. 2006 sonne-t-il comme la fin du sex-appeal James Bondien en plus d’être bissextile ?

On l’avait quitté, lui et son brush parfait entre Halle Berry et une chanson de Madonna, au milieu de la glace polaire. Il revient comme issu de ses contrées glacées. En effet, Casino Royale avait, avant même sa sortie, créé une masse de commentaires, articles, sites contre Daniel Craig, dernier Bond en lice. Ils étaient bruns et sveltes, il est blond et barraqué. Exit le Ken-gendre parfait, bonjour la gueule qui a vécu.

L’affiche démontre déjà cette différence : Daniel Craig est en entier sur l’affiche du film, pas d’effet « buste en marbre ». Son noeud papillon n’est pas noué, sa veste de smoking est ouverte par un coup de vent. James Bond ne pose plus, c’est à nous de l’attraper.
La différence avec la dynastie Bondienne ne s’est pas opérée seulement sur son héros, mais en un dépoussiérage radical de tout ce qui était devenu des gimmicks pour les fans du 007. Le pistolet démesuré braqué hors champ est ici porté, mais pas exposé, presque caché par le coup de veste. Pas d’ostentation de luxe et de luxure, Casino Royale se contente d’un monochrome gris sur lequel se découpe une silhouette féminine. A l’intérieur de la silhouette : le casino et la voiture. Tout n’est que jeu, ce n’est pas une nouveauté, mais cette affiche marque le retour du charme qui avait tant manqué à la série. La participation de Pierce Brosnan et de sa tête en plastique au projet Bond n’avait fait que renforcer le caractère manichéen et répétitif des scénarios.
Nous pouvons remarquer également que le nom de Craig n’est pas mis en valeur, tout comme celui d’Eva Green, la « James Bond girl ». Comme une concentration sur le mythe 007. Casino Royale pose la question qui était pour l’instant admise par tous : pourquoi double 0 ? Mérite-t-on ce titre ? Faut-il faire exploser deux hangars et trois désirs pour se contenter d’être l’agent le plus efficace du Royaume-Uni ?
Daniel Craig marche, détendu, le regard dans le vide légèrement tourné vers cette silhouette. C’est peut-être la première fois qu’un Bond daigne accorder un regard à son héroïne. Ceci annonce l’homme que Casino Royale tente de mettre en avant : un homme qui tombe amoureux, qui sans ses gadgets réalise ce qu’un homme et non un sur-agent peut réaliser. La grandeur de la silhouette annonce la profondeur du personnage qu’incarne Eva Green, enfin une héroïne qui n’est pas jetable une fois séduite. Le personnage de Vesper Lynd a du répondant, Bond ne maîtrise plus toute la situation. Il ne maîtrise pas non plus ses sentiments pour Vesper qui le poursuivront jusqu’au film suivant, Quantum of Solace.
Deuxième nouveauté : le lien qui unit deux films de Bond. Il n’est plus aussi lisse, il prend des coups, et c’est tant mieux. Car au-delà d’un simple film d’action, Casino Royale montre ne serait-ce que par l’affiche qu’on peut conserver le charme seventies, même dans la sobriété et la discrétion des effets spéciaux. Même si tous les leitmotive sont renversés, ils ne sont pas pour autant exclus.
Qu’entend-on en effet à la dernière minute du film ? « I’m Bond, James Bond. »

You Need Sympathy For The Projectionist !

Le cinématographe a besoin d’un nouveau souffle, celui qui ne le mettait pas au top du box-office parce que c’était la crise, mais celui qui reconnaît son originalité, sa sensibilité, son inefficacité aussi, un souffle qui allie virtuosité technique et explosion sensorielle, un souffle qui nous poursuit jusqu’à une semaine après la projection ou nous fait frissonner des pieds à la tête. Bref, un souffle qui n’est pas A Bout de Souffle.

Bienvenue sur Sympathy for the Projectionist, projet d’exploration du monde du cinéma, ode à la projection et à l’échappatoire visuel, entreprise en perpétuel mouvement et renouveau. Depuis son inauguration le 3 Mars 2005 à 8h41 sur Skyblog, ce projet a fait son chemin de plateforme en plateforme, avant de passer le pas en 2013 et de créer sa propre adresse. Ce site ne tentera pas de révolutionner un monde, mais d’y appliquer une vision singulière.

Pour cela, le travail de Sympathy for the Projectionist côté Blog se développera en trois actes :
-Pellicule : Analyse, critique du film de la semaine, bon ou mauvais, en essayant tant bien que mal d’argumenter un propos plus ou moins engagé.
-Focale : « Recul », prise en considération d’un travail, ou d’une logique qui dépasse bien souvent l’heure et demi. La focale peut s’appuyer sur l’évolution d’un phénomène ou d’un cinéaste à travers ses films.
-Insert : Retour sur un élément de l’entreprise cinématographique, analyse commerciale de la post production ou réflexion sur l’articulation de la production, du tournage d’un film. Comment passer de l’intérêt lucratif à artistique ?

Prenez part au mouvement : Moteur !
A Bout De Souffle

Game Over : Gothique ne rime pas avec esthétique.

Solomon Kane

Chronique d’un insuccès, quand jeu vidéo et toile ne font pas bon ménage.
Solomon Kane
Ne soyons pas de mauvaise foi. Il faut de tout pour tous, aussi bien dans la nature, que dans le cinéma, mais bon, il y a certaines limites à ne pas dépasser. La Foi, le fameux Solomon Kane, nom aussi ridicule qu’imprononçable, la cherche en vain. Général sanguinaire vendu au Diable, Solomon tente de se racheter une conduite dans la Rédemption. C’est sans compter bien sûr sur ses anciens démons, ou plus précisément sur Malakai (le Maudit ?), maître de magie noire, entité maléfique par excellence qu’il faut éliminer évidemment, beaux yeux de Meredith et puritanisme obligent.

Nous ne pouvons observer cet opus que sous l’angle de l’ersatz des classiques du genre. C’est bien malheureux en effet pour un film, d’être réduit à si peu d’intérêt. Prince of Persia sans le sable, Le Seigneur des Anneaux sans Gandalf, Van Helsing sans Hugh Jackman… Les comparaisons vont bon train, ou plutôt bonne calèche (1601 oblige). Solomon Kane révèle un élément comique inattendu : ses dialogues. Non-inspiration du scénariste ou privilège accordé à l’action, les phrases se font courtes et ridicules, la modulation de la voix est portée à son paroxysme. Ajoutez à cela le doublage français, fou rire assuré.

Il aurait fallu plus qu’un bon doublage à ce film, qui se révèle bien pauvre même face aux jeux vidéos actuels. Solomon Kane semble avoir été façonné comme prêt à être consommé et oublié. Une fois les créatures de l’enfer aperçues, une fois que les têtes voltigent, merci et à bientôt. Pas d’explications, ni d’excuse, juste un prétexte pour un navet, américain jusqu’au bout des ongles bleus du « cavalier masqué ». Comment peut on-oser sortir encore aujourd’hui des films où le héros change de tunique sans cesse, mais garde sa chevelure devant les yeux, pour faire ressortir sa dentition immaculée (certifiée de 1600) et son pantalon de Guitar Hero cuir de vache véritable ?

Solomon Kane est une lullaby qui a dû bercer les chanteurs de Heavy Metal au milieu des années 90, il n’était pas pourtant nécessaire de la porter à l’écran avec aussi peu de soin et de cohérence (nous ne nous référerons qu’au final, deus ex machina incompréhensible). Esthétique déjà vue, bon sentiments dégoulinants, christianisme trash, décors en carton, et philosophie de vie bornée, we get bored.
C’est finalement avec soulagement que nous laissons Solomon affronter le mal, seul.
Game Over

Let’s Have A Dream : Gondry & l’extra-ordinaire

Michel Gondry
Eternal Sunshine of the Spotless Mind
La Science des Rêves
Soyez Sympas, Rembobinez

Onirique et décalé. Gondry, figure protéiforme de la créativité vidéo, enrichi par la réalisation de clips pour Björk, Oui-Oui et IAM entre autres, explose l’écran une fois qu’il passe au 35mm. Enfance et libido au blender, surréalisme cheap, Michel Gondry marque un tournant dans le cinéma arty, grâce à son cosmopolitisme sur-absorbant et son humour singulier. Visite chez le poseur de capotes sur son Oscar, n’oubliez pas vos fleurs en carton.

Et si une rupture douloureuse pouvait s’oublier aussi facilement qu’un mauvais rêve ? Eternal Sunshine of the Spotless Mind explose à lui seul les codes du conformisme pour créer une nouvelle forme fragmentaire de l’histoire d’amour. Une contre love story avec des contre emplois à tous les coins de rue : Jim Carrey le grimé en ultra sensible introverti, Kate Winslet classieuse en amante délurée jusqu’aux bout de ses cheveux colorés… Avec ESSM, Gondry explore les méandres de la mémoire à coup d’images chic et toc : il allie scène d’une enfance innocente au questionnement de l’âme soeur. « Fuck the cliché » Les personnages de Gondry sont déboussolés, aussi bien le couple-héros que les seconds rôles. La solution semble se trouver dans cette cassette audio jetée sous la pluie : « Everybody’s Gotta Learn Sometimes ». Nostalgie eighties, mal-être nineties et sur-modernisme des années 2000, Gondry s’ancre dans son époque, façonnée elle aussi de manière aussi fragmentaire.

Michel Gondry initie donc son public au film-patchwork, pas un puzzle d’éléments rocambolesques, mais une collection attachante de moments volés, de sensations, de senteurs d’antan et d’émois d’aujourd’hui. Michel Gondry explore également la question du cinéaste et de son rapport à l’oeuvre. Dans La Science des Rêves, Michel Gondry crée un double de lui-même sous les traits de Gaël Garcia Bernal. Entre Mexique, France et Etats-Unis, entre l’enfance et l’adolescence, son deuxième héros n’a pas d’attaches, dessine les catastrophes horribles des dix dernières années avec un réalisme et des crayons qu’on croirait volés à un gamin. Michel Gondry propose lui-même de réaliser votre portrait personnalisé au crayon via son site web. La Science des Rêves est aussi le récit d’un homme dévoré par ses rêveries, fait qui peut paraître attendrissant à 10 ans, mais qui ne l’est plus à 20 ans passés. Revendication d’un éternel grand enfant ? Gondry bricole son petit monde, dans ce qui reste la plus intime de ses réalisations. Il la développe même jusqu’à créer une Version B dans l’édition DVD, tout aussi autonome et instructive, bien qu’elle ait été réalisée avec des scènes supprimées. Le cinéma de Gondry est expérimental, le danger qu’on aurait pu craindre de la part d’un tel phénomène qui vend du papier toilettes griffé de son dessin, c’est bien l’essoufflement ou la caricature de son trait, qui détourne toute concession sans s’appuyer sur aucune.

La surprise vient donc du plus simple, et du plus inattendu : mettre en abîme. Pour éviter de se redire, mieux vaut se pasticher. Dans Soyez Sympas, Rembobinez, Gondry prend dans ses bras l’histoire, fait rare, d’une bourgade kitsch américaine qui vit sous la figure oubliée d’un jazzman des années folles. Plus de héros torturé par ses sentiments qu’il ne peut mécaniser, mais un Jack Black déchaîné, ou plutôt aimanté, qui efface accidentellement les cassettes de son Vidéo Club. Chronique de la numérisation trop rapide de notre société ? Ode au cinéma de bric et de broc, aux cassettes « suédées », ou les versions cheap et en 18 minutes de Ghostbusters, 2001 L’Odyssée de l’Espace et autres. Le stratagème hilarant du Vidéo Club devient une cause qui anime toute la commune autour de la création du biopic de leur fameux jazzman. Contrairement aux deux autres oeuvres de Gondry, Soyez, Sympas Rembobinez semble être bloqué dans le temps, comme s’il créait une bulle de créativité qui touche les grands classiques de la culture cinématographique. Gondry a donc poursuivi sa réflexion poétique et avant-gardiste de son nombrilisme existentiel à l’ouverture aux autres par le 7ème art, en passant par les bricolages de bobines, papier kraft et autres colifichets.

Michel Gondry, nouvelle figure frenchy cinématographique, parvient aussi bien à créer des oeuvres originales et personnelles qu’à collaborer avec le haut du star-system international (Elijah Wood, Kirsten Dunst, Mos Def, Charlotte Gainsbourg, Mia Farrow…). Une exception à la hauteur de son immense travail artistique : participation à une série tv, des dessins encore et toujours, et un film prévu pour 2010. Cette année sera-t-elle papier mâché ?