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HAPPY NEW FILM : comment échapper au syndrome de la ringardisation du nouvel an au cinéma ?

D’abord une pratique observée chez les séries, le thème de la fin d’année apparaît parfois au cinéma, et particulièrement à la fin de Décembre. Si on ne compte plus les films sur Noël, la fête de fin d’année a subi un traitement nettement différent au cinéma. Pourquoi si peu de (bons) films se sont emparés de cette soirée ?

Attendons un moment avant d’attaquer les derniers toasts au foie gras et les restes de bûche glacée. Prenons du recul : si la télé nous abreuve de téléfilms sur Noël aux qualités plus que discutables, les films ayant pour thème la fête de la Saint-Sylvestre se font rares. Abus de champagne ou réelle volonté de nous priver de cette magnifique célébration, qui pour le coup est laïque ? Avant de monter sur nos chevaux cinéphiles, il faut tout de même noter l’évidence : Noël et la fête de la Saint-Sylvestre ne sont pas du tout les mêmes fêtes. La première est un rassemblement familial, qui fait ressortir les valeurs occidentales et chrétiennes que sont la famille, la réussite sociale, le pardon, la charité, etc. Le nouvel an, quant à lui, a une signification beaucoup plus floue. Mis à part la fête, peu de choses s’y attachent. On peut noter l’amitié, l’amour, la danse, la joie. Autre fait à noter : si les décorations de Noël n’ont de cesse de se multiplier et de varier, les décorations de fin d’année sont assez pauvres : la nouvelle année suffit de décor à elle-même (je sais que vous cherchez déjà la nouvelle contrepèterie qui ira avec 2017). Autre spécificité du nouvel an : les feux d’artifice, plus ou moins généreux selon les endroits.

Nous arrivons déjà avec un clair désavantage : la fête du nouvel an est moins cinématographique que Noël. Et nous disons cela en toute connaissance de cause, même avec l’apparition récente de films qui prennent littéralement le nom de cette fête : Happy New Year (Garry Marshall, 2011), New Year’s Day (Suri Krishnamma, 2001), New Year’s Day (Henry Jaglom, 1989), New Year’s Evil (Emmett Alston, 1980 ; très bon jeu de mots au passage), etc. Autant dire qu’on ne se foule pas. Pourquoi un tel désintérêt pour le nouvel an au cinéma ?

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Le nouvel an est en fait une information, un passage. D’un point de vue scénaristique, c’est assez maigre. Si cette fête permet tout (l’alcool et la fête aidant), tout devient très vite dépassé dans ces films, à partir du moment où l’année en cours de tournage ne peut pas être celle de l’année de sortie d’un film (élémentaire). C’est sur cet avantage que joue la période de Noël, où les simples indicateurs de temps peuvent être les corps, les relations. Autre fait dû à la période : nous acceptons de regarder des films de Noël jusqu’à 15 jours avant la date officielle (cf le mouvement des Ugly Christmas Sweaters), mais quand regardons-nous les films du nouvel an ? La veille ? Le lendemain ? La même question pourrait se poser pour cet article, que je choisis délibérément de publier 2 jours avant le nouvel an (mais que je pourrai facilement retweeter tous les ans #flemme).

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Il y a dans le nouvel an l’idée de l’instant, de l’éphémère et du ponctuel, un concept qui n’a pas l’air de correspondre à notre relation au cinéma : nous accumulons des films sur nos disques durs et dans nos DVDthèques, nous les regardons à l’envi, jusqu’à ce que mort s’en suive. La répétition ne sied pas au nouvel an. Quel dommage, quand on pense à quel point cette fête contient tous les éléments d’un drame palpitant !

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S’il y a très peu de films consacrés entièrement au nouvel an, il y a cependant de nombreuses scènes du nouvel an, et des très belles. Les classiques sont assez nombreux, surtout du côté des mélo et comédies romantiques. La sensibilité gauche de Forrest Gump (Robert Zemeckis, 1994), la déclaration d’amour enflammé dans le cultissime Quand Harry rencontre Sally (Rob Reiner, 1980)… Le nouvel an fait acte de déclencheur : parce que c’est une occasion spéciale, les langues se délient. Il y a une idée du « maintenant ou jamais » avec le nouvel an. De plus, la notion du couple est beaucoup plus mise en valeur avec cette fête qu’avec Noël.

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Le nouvel an a cependant eu une signification particulière avec le bug de l’an 2000. Longtemps fantasmé comme le montre ce formidable dossier de Thierry Noisette, ce passage au nouveau millénaire, qui n’a été finalement eu des impacts très réduits, a permis de développer des intrigues aussi vite passées de mode : Haute Voltige (Jon Amiel, 1999) et le très bien nommé Destruction Finale (Richard Pepin, 1999 ; traduction du titre US aussi délicat Terminal Countdown, qui était au départ Y2K)…

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Dernier point, et non des tels : le problème de l’absence de films du nouvel an tient tout simplement à un élément pratique : la pratique sociale veut que nous soyons tous en train de fêter la nouvelle année, avec beaucoup d’alcool, beaucoup d’amis, dans une débauche sans nom, que nous nous souvenions de cette soirée comme la meilleure au monde, où il s’est passé le meilleur et surtout ce qui arrivera dans l’année à venir. Et bien non. Revendiquons notre droit à célébrer le nouvel an avec des bons films et des nanars bien ratés.

new years resolutions new year resolutions gif

Quels films pour accueillir 2017, donc ? Du côté des plus belles scènes du nouvel an : il y a Sunset Boulevard (Billy Wilder, 1950), qui oppose l’ivresse, la foule, la jeunesse avec le vide, la dépression. À revoir ne serait-ce que pour le jeu incroyablement décalé et touchant de Gloria Swanson. Il y a également le classique des classiques, La Ruée vers l’Or (Charlie Chaplin, 1925) éternel grand huit entre les rires et les larmes, avec Charlot qui attend son date pour le nouvel an. Dans une veine un peu moins légère et plus politisée, il y a Fruitvale Station (Ryan Coogler, 2013), qui retrace le parcours du jeune Oscar Grant, tué par erreur par un policier le 1er janvier 2009.

Si vous vous attendiez vraiment à une liste et que vous êtes déçus, ne partez pas trop vite : au lieu de voir si Ghostbusters II (Ivan Reitman, 1989) n’a pas été oublié par un énième article à clics, regardez plutôt la liste des meilleurs jeux d’alcool devant un film par GamesRadar. Ça peut être utile.

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Bonne année à tous, et laissez New Year’s Eve aux amateurs. Quitte à voir un mauvais film, regardez le Star Wars Holiday Special (Steve Binder & David Acomba, 1978). Carrie Fisher y chante dedans, apparemment (amour +10000) :

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BANDE DE FILLES, PARTY GIRL, MANGE TES MORTS : Au bout du cinéma réalité ?

La tendance du cinéma en 2014 ? De très gros plans, une tendance aux univers visuels prononcés, mais surtout, une réelle volonté de confronter des inconnus à la sublimation du grand écran. Un néo-réalisme ?

En toute ironie, Jean-Luc Godard a déclaré au Monde en Juin dernier : «Le cinéma, c’est un oubli de la réalité.»

bandedefilles1Où en sommes-nous dans cet oubli de la réalité ? Concentrons-nous sur trois films : Mange tes Morts de Jean-Charles Hue, Party Girl de Marie Amachoukeli, Claire Burger & Samuel Theis et Bande de Filles de Céline Sciamma.

Outre le fait d’avoir été sélectionnés au festival de Cannes 2014, ces trois films semblent avoir franchi une limite. Il sont bien au-delà du documentaire choc ou de l’histoire inspirée de faits réels.

Un dernier point commun entre ces trois films : ils résultent tous d’un travail de plusieurs années. Jean-Charles Hue avait intégré la communauté yéniche avant de réaliser La BM du Seigneur (sorti en 2008). Le trio Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis avait travaillé sur Forbach, court-métrage inspiré (déjà) de l’histoire de la mère de Samuel Theis. Quant à Céline Sciamma, sa filmographie brasse des thèmes analogues (la jeunesse, les minorités sexuelles) qui se retrouvent tous dans Bande de Filles.

Mis à part ces deux similitudes, rien d’autre. Comment peut-on arriver à des résultats si différents en partant du même matériau ? C’est ici qu’intervient le travail artistique, décortiqué en trois séquences.

partygirlPARTY GIRL : LA FÊTE

En sortie avec ses enfants et petits-enfants, Angélique s’adonne aux plaisirs de la sortie dominicale. Bonbons, bières coulent à flots tandis que les montgolfières s’envolent. En fin de journée, il ne reste plus qu’elle et son futur mari. Lui, fatigué par la journée, veut rentrer ; elle, excitée par la nuit, est partie pour faire la fête jusqu’à pas d’heure. Le conflit se rapproche dangereusement du couple.

Mais pourquoi dangereusement, d’ailleurs ? Après 1h de film, on se sent étrangement proche d’Angélique. Sa routine semble totalement éloignée de nous. Pourtant, son refus de se conformer à la société et de baisser ses attentes nous galvanise, nous révolte. Et lorsqu’on la voit amorcer une dispute, on ne peut que penser «Ce n’est pas de sa faute.»

Comment un tel revirement est-il arrivé ? Parce que la caméra ne lâche pas son personnage principal. En très gros plan, Angélique se montre sous toutes les coutures, avec ses breloques trop nombreuses et son tempérament trop naïf. Le film, construit sur son énergie, surprend beaucoup, mais est incroyablement touchant.

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mangetesmortsMANGE TES MORTS : LA VOITURE

La scène-clé de ce thriller de bric et de broc est la course-poursuite en voiture. Exit les critères classiques (prouesses techniques, acrobaties en voiture, frôlement de rétroviseurs), ici, tout est silencieux, mouvant, maladroit, dangereux.

Ici les coups, on les évite, parce qu’on risque sa peau si on est touché. Après 15 ans de prison, Fred est perdu dans sa propre région. À cours d’essence, il s’infiltre dans un parking de soirée pour que son frère adoptif vole quelques litres de gazole. L’opération tourne au fiasco lorsqu’un des vigiles sort son pistolet.

Scène de panique la nuit. L’idée est simple et efficace. La nuit, tout peut arriver : on peut télescoper sa voiture contre une autre, oublier un ami dans la précipitation, faire les mauvais choix… Et la tension est bien plus palpable ici que dans un film d’action chorégraphié.

Malgré tout, le réalisateur n’appuie pas sur ce côté du film dont l’histoire suffit à tenir en haleine. Il se concentre plutôt sur la beauté plastique de la nuit. La poussière que laisse traîner la voiture lorsqu’elle sort du garage. Un bout du pare-brise resté accroché à la voiture scintille de mille feux comme un diamant brut. Les phares des voitures créent un éclairage rythmé sur les visages.

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bandedefillesBANDE DE FILLES : LA MUSIQUE

S’il n’y avait qu’une séquence à retenir de ce film, ce serait évidemment Diamonds de Rihanna. Mieux vaut en dire le moins possible pour conserver la surprise du spectateur. On peut cependant ajouter qu’encore une fois, Céline Sciamma apporte une touche de bleu à la plupart de ses plans, en écho à ses deux précédents films. Elle ne porte jamais de jugement sur ses personnages, qui ont des défauts et des qualités, voire qui se moquent elles-mêmes de leurs propres stéréotypes de filles de banlieue.

Mieux encore, chacune d’elle est sublimée à l’écran. D’un point de vue technique, jamais une peau noire n’avait été aussi bien filmée (le travail sur le grain de peau est magnifique).  Céline Sciamma continue sa réflexion sur le film d’apprentissage en passant par l’amitié, l’amour, la sexualité, mais avec une pudeur et une modestie qui évite de nombreux écueils, notamment la confrontation de la bande de filles avec d’autres groupes.

Cette séquence de Diamonds est insouciante, énergique, jamais fausse. Et si la forme du film évolue du tout au tout, la référence à ce moment précis revient plusieurs fois, comme un rappel de ce qu’elles sont : des diamants dans le ciel.

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UN CINÉMA-RÉALITÉ ?
partygirl1Donc, le terme cinéma-réalité est-il vraiment approprié ? Nous sommes clairement dans une autre sphère. L’effet de réalisme vient du traitement des personnages, volontairement anticonformistes, volontairement antipathiques, et totalement attachants.

La construction de l’image et de l’alliance musique sont autant d’éléments mis sur un pied d’égalité avec le déroulé de l’histoire. Peut-on donc parler de néo-réalisme Français ? Pas vraiment non plus.

Il faut donc forger un nouveau gros mot, à mi-chemin entre abolition des conventions cinématographiques et sublimation d’elles-mêmes. Une réponse semble être tout appropriée : cinéma-réalisme.

Crédits photos : Pyramide Films, Capricci

Un Américain dans le musical : Broadway selon Clint Eastwood – «Jersey Boys»

La recette est, semble-t-il, inratable : prenez une pièce à succès, ajoutez-y un réalisateur et/ou un acteur connu, et le tour est joué. Ce n’est pourtant pas le cas de Jersey Boys, biopic sur la carrière de Frankie Valli and the Four Seasons. Mauvais choix de calendrier ou film trop personnel ? Analysons.

JerseyBoys4«Who loves you, pretty baby ? Who’s gonna help you through the night ?» Le nom n’évoque rien, les titres des chansons encore moins, et pourtant, les mélodies de Frankie Valli & the Four Seasons sont programmées à chaque mariage, ou bar-mitzvah. La comédie musicale autour de ce groupe à la carrière fulgurante ravit nos confrères Anglophones depuis bientôt dix ans. Cependant, nous sommes loin des success stories à l’américaine : ces Jersey boys sortis d’une bourgade contrôlée par la mafia, ont enchaîné les histoires louches. Cette déconstruction du genre, propre à Clint Eastwood mais ici déconcertante, l’aurait-elle desservi dans ce cas ?

Comme l’indique Jean-Michel Frodon, Jersey Boys est un film ‘en mineur’. L’intérêt du film est hors-champ, au-delà des mises en scène et des difficultés à gérer la célébrité. Les séquences interminables de chant avec chorégraphies spectaculaires et costumes chamarrés sont limitées. Eastwood appuie en fait sur la Chance qu’il faut forcer pour être connu. Vous voulez créer un tube ? Payez un présentateur radio pour qu’il matraque ses auditeurs avec un titre.

Eastwood détourne l’enjeu de la comédie musicale à l’écran, qui est de raviver les souvenirs de la performance sur scène en mieux, au profit d’une fresque historique. Eastwood décrit une époque où les acteurs devaient chanter et danser pour pouvoir percer. Pour recréer cette ambiance, les rôles principaux sont tenus par les véritables chanteurs du spectacle de Broadway, à l’exception de Vincent Piazza (Tommy deVito).

JERSEY BOYSCe choix de distribution, assez rare, permet également de poser la question du passage du théâtre au cinéma. Comme l’indique John Lloyd Young (Frankie Valli) : «sur scène, les spectateurs ne voient pas lorsque je ferme les yeux». Leur rapport à la caméra est sensiblement différent. DeVito harangue l’objectif en véritable Italien hyperactif, tandis que Valli, Gaudio (Erich Bergen) et Massi (Michael Lomenda) respectent le texte écrit et les indications de jeu qui leur sont données. Cette question du jeu correspond également à une époque où le rapport à la caméra est totalement chamboulé. Les prises de parole des différents protagonistes face caméra rappellent une liberté et une distanciation très Européenne.

Le problème de Jersey Boys serait donc d’être vendu comme un simple film musical, alors qu’il est bien plus, ou bien trop. De par son accumulation de genres et de procédés, le spectateur se perd dans les méandres du show-business, tout comme les quatre garçons dans la bourrasque. Pourtant les écueils de la star héros déchu sont évités. Ce film s’attache en fait à analyser la traversée du désert au lieu de l’élider.

Au détour d’un plan sur une chambre, une télévision laisse apparaître Eastwood himself, à l’époque où ses feuilletons cartonnaient. Cet étrange caméo narcissique semble nous indiquer vers quel hors-champ ce film veut aller : la dématérialisation. En effet, Eastwood le réalisateur expérimente sans cesse son art, mais son visage est devenu un symbole des années 1960. Tout comme Frankie Valli et ses confrères, dont les mélodies sont reprises à l’infini. Eux ne sont que des fantômes, grossièrement maquillés pour être vieillis à la fin du film, des ectoplasmes éclipsés par leurs propres oeuvres.

Un exemple, pour n’en prendre qu’un : l’omniprésence de «Can’t take my eyes off you» en musique (Gloria Gaynor, Muse…) et au cinéma :

Crédits photos : Warner Bros

Une grosse tête qui gonfle, qui gonfle, et PAF ! L’expo Burton à la Cinémathèque française

Cette année, on sort la scie musicale des cercueils et les yeux des orbites. L’expo Tim Burton, qui débarque tout droit du MoMa de New-York City ouvre mercredi 7 mars à la Cinémathèque française. Une rétrospective et une carte blanche concoctées par le maître des weirdos tiendront en haleine les emos franciliens en manque de graisse pour leurs tignasses bigarrées. Tim Burton, c’est aussi deux films à venir pour cette année : Frankenweenie, remake de son court des années 80 en stop-motion (l’original avait été réalisé avec de véritables acteurs), et Dark Shadows, adapté d’une série télévisée vampiresque des années 70, avec Johnny Depp et Eva Green.

Roméo et Juliette selon Tim Burton

Une actualité à faire verdir toutes les pêches géantes. Pourtant, Tim Burton incarne la voix de la culture underground. Une contre-culture produite par Disney, whaaaat ? Pour comprendre le paradoxe, il faut aller au-delà du simple fait, chose que l’exposition nous fait assimiler aisément. Limite, on a pas besoin du sosie de Robert Smith pour comprendre. Vis ma vie de stagiaire en rédaction de journal vous plonge aujourd’hui dans l’abysse phosphorescent et terrifiant de : LA CONFÉRENCE DE PRESSE (parce que oui, nous avons vu l’exposition en exclu avant tout le monde, et oui, nous avons failli poser une question à l’homme qui aimait les squelettes et les filles en haillons (non, pas Davy Jones)). Nous vous soumettons ci-dessous un extrait du journal intime de notre victime, qui a préféré rester anonyme. Accents impeccables et questions pertinentes, prière de s’abstenir.

 

 

 

« Lundi 5 mars 2012

« Non mais attend, en plus on fait la queue pour avoir des casques, mais c’est quoi ce délire ? ». Pas de doute, je suis bien en train d’attendre une conférence, entouré de journalistes aussi parisiens que leurs badges officiels le font remarquer. Moi, je n’ai qu’un petit billet, mais je le tiens fièrement, et je ne me plains pas. Le casque, en fait, c’est la traduction de la conférence. Etrange, me dis-je, innocent, la conférence ne sera pas diffusée dans la salle ? Je m’assois entre un bobo et un hipster. Le bobo me tutoie quand je lui pose une question et traîne sur son compte Twitter, blasé. Le hipster critique tous les moindres détails de la version frenchy de l’expo avec sa voisine, parce que « à NYC, elle était tellement mieux » et remplace toutes les virgules de son blâme par un blasé ‘Totally’ (répété en écho par la voisine à Way-Farer écailles de tortue-paillettes de sirène des îles Galapagos bien voyantes). Ils usent de la ruse ultime : parler en anglais. C’est sûr, personne ne comprendra. Bitches please.

 

 

 

 

http://www.dailymotion.com/video/xolpfq

Raclement de gorges, tests son, on nous passe le mini-teaser-symbole de l’exposition (« -Non mais c’est exactement le même qu’à New-York quoi… Manque d’originalité… Pff… -Totally. »). Et hop, mister Burton débarque. Moumoute bien échevelée, lunettes de soleil, foulard sombre autour du cou. C’est bon, nous sommes bien en présence du personnage. Pas de démarche alcoolisée à la Jack Sparrow par contre, ce qui est assez surprenant pour l’image que je m’en étais faite. Après l’interminable liste des remerciements des commissaires des expos et des partenaires financiers égrénée par un Costa-Gavras en costume velours sombre et chaussettes rouge sang (une volonté de coller au thème ?), nous passons au massacre : les questions des journalistes.

 

Je n’en avais qu’une seule, une simple et précise : l’exposition nous montrait des extraits de Frankenweenie qui sortira pile le jour d’Halloween 2012 (comme c’est étrange). Or, la partie consacrée à Dark Shadows est très mince. Y a-t-il d’autres éléments à savoir, mis à part le fait que Johnny Depp aura (encore) des lunettes bizarres et Eva Green une robe à paillettes rouge ? La date de sortie, l’atmosphère générale, l’avancement de la post-production, la différence des conditions de travail entre Warner et Disney (qui se partagent sa filmo de 2012), la énième collaboration avec le compositeur Danny Elfman ? Vous l’avez compris, j’avais une question.

Seulement, j’ai échoué dès l’étape 1 : récupérer un micro. La salle Henri Langlois, qui était quasiment remplie, est équipée de 412 places assises. Pour les questions, nous avions 1 micro. Oui, 1 micro. La bataille m’a rapidement lassé. Les questions des journalistes également : pour une question pertinente, cinq âneries suivaient (exceptée peut-être celle du Petit Journal, qui a des circonstances atténuantes). C’était sans compter sur l’étape 2 : parler en anglais. J’ai fait mon fou, j’ai décidé de ne pas mettre le fameux casque. J’suis bilingue moi, j’suis pas là pour rigoler. Du coup, je riais aux blagues en simultané, quand le reste de la salle le faisait… Cinq secondes plus tard (même chose concernant les blagues en français pour mon voisin hipster). Ce n’était malheureusement pas le cas de mes chers collègues. Baffouillages, hésitations, accents bien prononcés… Les quelques fous qui se sont aventurés à parler dans la langue de Beetlejuice ont eu droit à une grimace Burtonienne accompagnée d’un gêné « Can you repeat, please ? ». Consequently, les redites en anglais ont été très peu nombreuses. Du coup, je suis arrivé à l’étape 3 : répondre aux questions des journalistes à la place de Tim Burton. Vous allez voir, c’est très drôle.

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« Que pensez-vous du lien entre le dessin et les films, si vous lancez un regard général sur votre parcours ? »

Alors toi, t’as pas fait l’expo. Tu n’as pas vu les milliards de dessins qui accompagnent tous les travaux préparatoires de ses films. Tu n’as pas vu qu’il griffonnait jour et nuit, d’abord pour le plaisir, ensuite par contrainte lorsque la prestigieuse école de dessin CalArts l’a forcé à apprendre l’histoire de l’Art. Tu n’es pas au courant qu’il a illustré lui-même son livre La Triste fin du petit enfant huître et autres histoires, et qu’il a décidé de faire éditer un livre de tous ses dessins pour une somme astronomique chez tous les bons marchands de journaux. Tu ne l’as pas entendu qualifier les recherches des commissaires pour des dessins dans ses archives personnelles de ‘fouille archéologique’. Donc, tu sors.

« Pensez-vous que l’influence des Major company nuit à la créativité ? »

Il y a un outil formidable pour répondre à ta question : Wikipedia ! Oh, que vois-je ? L’école CalArts (Valencia, Californie, USA) est en fait la pépinière de Disney dans laquelle la firme pioche ses nouveaux talents. Que vois-je ? Les premiers courts de Burton ont été produits par Disney avant qu’il ne se fasse virer pour abus d’originalité. Comment ? La bataille qui a eu lieu pour le montage d’Edward aux mains d’argent a valu au réalisateur de se faire virer de la Fox en même temps qu’elle a assuré sa réputation. En gros, Internet te sauvera ma fille. Tu aurais mieux fait de lui poser la question : « Michael Jackson était intéressé par le rôle d’Edward, pensez-vous qu’il aurait apporté une aura particulière à votre film, le lui auriez-vous donné si Johnny Depp n’avait pas été disponible, qui serait devenu votre égérie masculine ? ». Donne moi ta carte de presse, donc.

« Si vous ne deviez choisir qu’un seul film parmi tous ceux que vous avez réalisés, lequel choisiriez-vous ? »

En gros, c’est comme si tu demandais à un artiste de choisir quel tableau il sauverait des flammes, ou à un chef d’entreprise lequel de ses employés est son préféré (en partant du principe qu’il connaît tous ceux qu’il emploie… DRÔLE). D’ailleurs, il a bien répondu à ta question débile : « Je vais pas vous dire lequel de mes enfants je veux garder ! ». En plus, si tu regardes bien, rien ne sert d’analyser ses derniers films. Tout est concentré dans Vincent (1982). L’ambiance gothique (Sleepy Hollow, Beetlejuice, Alice au pays des merveilles), le stop-motion de personnages difformes (Les Noces funèbres, Frankenweenie, L’étrange Noël de M Jack d’Henry Selick), la figure du monstre dans un monde normé (Batman, Mars Attacks !, La planète des singes), l’anti-héros marginal (Edward aux mains d’argent, Ed Wood, Charlie et la chocolaterie) et surtout la grande part autobiographique de ses œuvres (Big Fish, Pee-Wee Big Adventure). 30 ans après ce magnifique court, il nous sert à chaque fois la même tambouille. Et tout le monde en reprend. Mais merci bien pour ta question très fine, chère collègue.

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Seulement voilà, une heure d’interview, ça fait peu de bêtises, au final. Je jette un coup d’œil à ma prise de notes : une seule citation de Burton m’a plus. « Je n’ai pas la culture du musée. Le premier que j’ai visité à 18 ans était le Hollywood Wax Museum. » Je viens de tomber sur cette exacte réplique dans un article daté de juillet 2009. J’me suis bien fait avoir.

»

Sombre histoire que tout cela. Ne nous laissons pas abattre : l’expo Burton est à voir au moins pour :

  • ses dessins caricaturaux gorgés d’humour noir
  • sa version ninja d’Hansel & Gretel très savoureuse, diffusée le jour d’Halloween en 1982 sur Disney Channel et disparue depuis (même sur Internet)
  • se promener entre des dessins freak sur une bande-son freak
  • analyser le profil psychologique d’un mec qui réalise son premier court à 16 ans : un crustacé en pâte à modeler couleur pistache qui se fait saigner par une pince…
  • se moquer des hôtes d’accueil qui portent des tee-shirt à rayures blanches et noires

(à voir aussi, la version web de l’expo au MoMa)

Vous avez jusqu’au 8 Août.

Une reine pin-up, une pomme de reinette : Marie-Antoinette au cinéma

Le 21 Mars, Les Adieux à la Reine de Benoît Jacquot sortira en salles. Adapté du premier roman de Chantal Thomas, ce film suit le destin de la lectrice de Marie-Antoinette entre le 14 et le 17 juillet 1789. 6 ans après la version sulfureuse de Sofia Coppola, que reste-t-il à dire de la dernière épouse de France ? Bataille de jupons et crêpage de perruques en perspective.

«Bientôt, je serai loin de Versailles, bientôt je ne serai plus personne.»

Avant de nous atteler à la confrontation des pellicules, il convient que nous nous arrêtions un instant sur les livres adaptés. D’un côté, il y a Marie-Antoinette d’Antonia Fraser (2001), qui a donné la version Coppola ; de l’autre Les Adieux à la Reine de Chantal Thomas, dont les droits ont été acquis dès sa publication en 2002. La première est américaine, la seconde est française. Toutes les deux sont historiennes, mais leurs techniques d’analyse diffèrent. Fraser présente son ouvrage comme un manuel historique, or nous sommes loin de la distance amusée d’un Stefan Zweig sautillant de joie à l’écriture d’épisodes croustillants (à la manière de Stéphane Bern et ses visites exceptionnelles-jamais-vues-à-la-TV-exclusivité-mondiale-potin-d’il-y-a-deux-siècles). Fraser prend le parti pris de défendre ce personnage royal, qui a défrayé la chronique de son vivant, mais qui fascine depuis une grande part de la population universitaire. Elle participe ainsi à l’élaboration du mythe de la reine-martyr là où un universitaire franco-gallico-français se serait contenté de plates mises en perspective. L’ouvrage de Thomas est, cependant, un roman. L’auteure est une habituée des milieux spécialisés en Histoire, mais il s’agit ici de fiction. Du moins, de semi-fiction. Son livre s’appuie entre autres sur les mémoires de Mme Campan «lectrice de Mesdames et première femme de chambre de la Reine», qui évoque une ambiguïté relationnelle entre la Reine et une de ces favorites : la duchesse de Polignac (traduction instantané pour toi, jeune internaute venu ici par hasard, lecteur plus habitué aux commentaires Skyblog : la Toinette elle est gay quoi, avec l’aut’ Popopo, mais c’est pas sûr t’as vu ils avaient pas la fonction photo à l’époque). La différence de base est donc énorme. Elle pourrait presque convenir à deux personnes distinctes. Et pourtant, Marie-Antoinette n’a pas deux têtes (la suite de l’article ne parviendra malheureusement pas à prouver sa schizophrénie, malgré tous les efforts éthiques et esthétiques mis en oeuvre pour l’élaboration de cette Focale, N.D.L.R.).

Lâchons maintenant les roquets et autres caniches hargneux permanentés. À ma gauche, un film sélectionné au festival de Cannes, encensé par une presse qui n’avait vu que des extraits. Des murmures d’extase autour de la prestation de Kirsten Dunst, une autorisation exceptionnelle pour une Ricaine de tourner à Versailles quelques jours… Et puis, houleuse réprobation du public lors de la projection officielle et fiasco monumental aux résultats de la quinzaine. Repartie bredouille, Sofia Coppola a dû assumer un film ‘trop personnel pour être historique’, ‘brouillon’, ‘esthétique mais pas plus’…
À ma droite, le dernier poulain de Benoît Jacquot, sponsor officiel des bobos du canal Saint-Martin (reprezent). Sélectionné à la dernière Berlinale, il rassemble à l’écran Virginie Ledoyen, Diane Krüger et Léa Seydoux. Le projet aboutit après 10 ans de travail pour le propriétaire des droits du livre et producteur du film Jean-Pierre Guérin. Seulement voilà, pas de récompense à Berlin. Pas de scandale éthique non plus.
Lequel l’emporte sur l’autre ? Les festivals semblent incapables de s’en charger, heureusement que the Projectionist est là. La preuve par 3.

 

 

 

 

 

La photo : Point pastel pour Coppola
Elle l’a utilisé outre mesure dans tous ses films publicitaires par la suite, mais qu’importe. Ce qui frappe le plus dans l’esthétique de Marie-Antoinette, c’est sa palette de couleurs, qu’on croirait issue d’un tableau de Fragonard. Les promenades dans les champs (qui rappellent aisément celles des soeurs Lisbon de Virgin Suicides) prennent des airs de pastorales. Le mobilier, la nourriture, les vêtements se confondent avec les sucreries en tout genre. Versailles est le lieu de l’illusion, du jetable, du paraître poussé à son maximum. Un monde où l’on aime s’y prélasser, prétendre ne pas voir les tensions politiques qui se forment autour d’une grossesse qui n’arrive pas à point nommé. Dans Les Adieux à la Reine, c’est la mise en scène de ces privilèges qui est montrée. Comme nous suivons la lectrice, nous passons avec violence de la bulle intemporelle et gracieuse de la Reine à la fluctuation des serviteurs et autres acteurs de l’ombre. L’envers du décor se révèle autant, sinon plus cruel que les velléités de la Cour et de son étiquette. Car une lectrice d’origine modeste se doit de donner l’illusion d’être l’égale de la Reine lorsqu’elle la demande. L’image est donc volontairement trouble, éclairée par des bouts de chandelle. Ici une scène de panique dans un couloir, là une conversation de nobles, l’oeil ne s’habitue pas, bringuebalé dans les passages secrets du palais royal.

La reine dans tout ça ? Jacquot historien.
N’est pas royale qui veut. Kirsten Dunst ne l’est absolument pas. Et c’est pour ça qu’elle a été choisie dans ce rôle. Sofia Coppola a voulu filmer une personne qui fait tache. Dans tous les sens du terme. Cette Marie-Antoinette-là parle anglais avec un accent chewingué, écrit en faisant des ratures, ne connait pas les règles d’éthique de son pays d’adoption ni celles de bien-séance. Le portrait est peut-être trop appuyé. Et pourtant, dépoussiéré comme ici fait, il n’a jamais retenti avec autant de modernité. C’est une gamine qui fait son caprice, enfermée dans une cage dorée, mais qui, au final, arbore le costume de la royauté par contrainte. Jamais par choix.
Diane Krüger dessine les traits d’une reine aussi déconnectée de la réalité qu’ancrée dans son époque. Seul son accent (accentué pour l’occasion) trahit ses origines. Elle est le centre du monde, c’est évident. Sa lectrice lui voue un culte chaste. Sa duchesse de Polignac entretient un amour dévorant, physique pour elle. Sa, son, ses. Tout est à elle. Sauf peut-être la révolte du peuple, qu’elle préfère assumer seule. C’est une Marie-Antoinette de la représentation, même lorsque les circonstances ne l’y forcent pas : la scène déchirante où elle se sépare de la duchesse de Polignac se déroule au milieu des servantes qui préparent les valises royales. Que ce soit pour choisir un service à thé adéquat ou discuter de quelle position le Roi doit adopter face au peuple, la reine affiche toujours une aptitude à la prise de décision assumée.
La véracité historique nous pousse donc à choisir Jacquot (à moins que ce ne soit le charme de Krüger qui a fonctionne à merveille).

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Erreurs historiques ? Guillotine et champagne.
Là où Coppola n’a pas été assez maline, Jacquot a choisi de ne pas s’étendre sur la durée. La période 14-17 Juillet 1789 est suffisante pour rendre compte de l’émoi qu’a suscité la prise de la Bastille, et de voir l’ensemble d’un système qui s’écroule. Seulement voilà, Sofia Coppola voulait voir l’évolution d’une jeune fille en reine. Pour cela, elle a dû sélectionner certains passages, en résumer d’autres. Notamment réduire la chute de la popularité de la reine par une succession de tableaux vandalisés, ce qui est loin de l’analyse minutieuse des relations royales au lit.
Jacquot n’est pas si proche de la réalité non plus. Certes, la duchesse de Polignac faisait partie des favoris de la Reine, mais elle n’était pas la seule. Certes, leur séparation a été douloureuse pour Marie-Antoinette, mais l’Histoire ne nous dit pas s’il s’agissait d’une relation plus qu’amicale. Cela pourrait très bien être une coïncidence des plus fortuites. De plus, la Polignac est ‘morte de douleur’ à 44 ans quelques mois après la décapitation de la Reine, selon sa mention tombale. Peut-être. Ceci dit, elle avait aussi le cancer. Et ça en fait, de la douleur, au 18ème siècle.

Sad-core VS corps de Sade

Il nous a donc fallu trois points pour arriver à la  conclusion que toute bataille est inutile. Tout ça pour ça, me direz-vous ? À quoi bon lire votre tartinade si c’est pour arriver à la même conclusion que les autres festoches, me lancerez-vous, armés de vos tomates pourries prêtes à être lancées ? Que nenni, défenderai-je, la lame de la guillotine au-dessus de mon échine. Que nenni, il faut juste savoir analyser ses envies et choisir en conséquence. Marie-Antoinette est une biographie transgénérationnelle qui se fond avec une aisance déconcertante au spleen pop des années 1980. Les Adieux à la Reine décrit un amour dévorant qui se craquèle quand la poudre de la représentation l’oblige à se dévoiler. En soi, le personnage de Marie-Antoinette est une excuse, un prétexte, un fantasme de la liberté de jouer à en perdre la tête. La lecture de ces deux films doit donc se faire à la lumière des réalisateurs. Ce qui intéresse Jacquot, c’est l’envers du décor, la partie immergée de l’iceberg. Ce qui est caché qui se révèle encore plus lorsqu’il est filmé comme une exclusivité d’images volés. Ce qui intéresse Coppola, c’est la bulle, le monde dans le monde, là où tout est possible. C’est pourquoi elle est considérée comme une cinéaste de la naïveté, parce qu’elle croit dur comme fer à l’influence de ces personnages totalement déconnectés de la réalité. C’est souvent ce paradoxe extrême qui devient le plus significatif. Bill Murray, le clown blanc de Los Angeles, n’a jamais fait autant rire que quand personne ne comprenait ses calembours dans Lost in Translation. Nous ne mettrons donc pas de notes, c’est trop 2008. Tout est affaire de traduction de désir. Pour l’une, c’est le désir de s’échapper de la cage la plus confortable au monde, pour l’autre c’est le désir d’assumer ses pulsions. Beau programme, non ? Rendez-vous le 21 Mars.

La page blanche, cauchemars et exaltations

Elle empêche le repos. Personne ne sait comment la combattre. Elle hante les créateurs en manque d’inspiration, mais pourquoi détester la page blanche ? Source de stress, d’angoisse, de déceptions également, la pureté de la clarté du papier fait frissonner. Pour les réalisateurs, la page blanche a donné naissance à des pellicules qui sont loin d’être blanches comme neige. De quoi provoquer des nuits blanches…

Barton Fink, Joel & Ethan Coen
Shining, Stanley Kubrick
Limitless, Neil Burger

L’hypothèse, assez cocasse et caricaturale, de Limitless serait que le syndrome de la page blanche est une maladie. Logiquement, comme tout bon capitaliste américain qui réfléchit, nous pensons qu’une maladie entraîne un traitement et donc un médicament miracle. Un médicament contre la connerie. Oui oui, vous avez bien lu, un remède à la bêtise qui transforme les couleurs en Stabilos et le sexe en parties d’échecs. Échec et mat pour cet opus aussi marquant que le dernier volume d’Anna Gavalda. Pourquoi réduire la question abyssale du manque d’inspiration à une nouvelle drogue ?

L’écriture est, certes, une drogue. On ne peut pas s’en passer, mais on a du mal à s’y mettre. Comme tout exercice on rechigne à commencer, mais une fois lancés impossible de nous arrêter. La page blanche est donc le symbole de l’esprit en jachère, du citoyen lambda qui voit dans la feuille un modèle aérodynamique à durée de vol limitée. Pas de ça chez les artistes, qui sont beaucoup plus supérieurs à la plèbe, à ceux qui cherchent encore sur Google des modèles de lettres de démission. Mais bon, n’est pas Mallarmé qui veut.

Alors on cherche, on se perd, on tombe dans le gouffre de la question qui tue : qui suis-je, si je ne peux même pas écrire ? Un peu trop Freudien pour vous ? Pour pallier ce manque de base psychanalytique, il y a heureusement Stanley Kubrick. Kubrick, c’est la vulgarisation des cheminements labyrinthiques qui aboutissent à un discours aussi flou que farfelu, le tout en deux heures. Le film choisi, Shining, est lui aussi ‘flou et farfelu’ : donner le premier rôle (celui d’un écrivain qui s’isole avec femme et enfant tout un hiver dans un hôtel déserté pour la saison, histoire de trouver l’inspiration) à Jack Nicholson, c’est risqué. Par son visage, sa gestuelle, tout nous amène à penser à un clown alcoolique. Et pourtant, Shining est loin d’être une simple farce. L’écrivain qui souhaite à tout prix s’isoler dans la création de son roman entre en fait dans la spirale de la folie. Et son travail, que surprend sa femme, n’est que le témoin de son aliénation. La hantise de la page blanche n’a fait que ressortir les démons noirs d’une saison sombre.

Mais alors quoi ? Vaut-il mieux ne rien écrire, se borner à rejeter toute envie de griffonnage comme une attirance adolescente ? Jusqu’à présent, nous n’avons pas parlé des commandes de livres, qui subissent également le même sort. Dans Barton Fink, des frères Coen, un dramaturge new-yorkais de talent décide de se mettre au service des grands studios hollywoodiens lorsqu’il décroche un contrat juteux à Los Angeles. Seulement voilà, écrire un scénario de film de catch, c’est relativement loin de son théâtre poétique de l’Homme Commun. À chaque fois que Barton se met à son bureau, un élément nouveau, une péripétie le sort de sa concentration, comme si le monde se liquéfiait à l’idée qu’il puisse écrire un scénario. Le papier-peint de sa chambre va jusqu’à se décoller des parois. Écrire pour soi, ou écrire pour un autre ? Fidèles à leur humour noir teinté de rire jaune, les Coen transporte leur héros aux confins de l’humanité dérangée et déglinguée, véritable excuse pour sécher la machine à écrire.

Après tout, la page blanche, ce n’est qu’une question d’environnement. Johnny Depp écrit sur son ordinateur dans Fenêtre Secrète, c’est pour ça qu’il ne sait plus si son texte est une oeuvre originale ou copiée : elle est trop silencieuse. Jack et Barton utilisent des machines à écrire bruyantes, tachées, lourdes, quasi-sacrées. L’acte d’écrire est en soi officialisé : écrire à l’encre, c’est aussi ne pas faire de fautes, donner un aspect fini à ce qui ne peut être qu’un brouillon. Les fins des films entraînent une destruction partielle de l’environnement qui entoure les écrivains. Pour Limitless, l’appartement d’un mafieux devenu adepte d’un vocabulaire châtié est complètement détruit par le héros, devenu drogué en plein bad. La carrière de celui qui était présenté comme un modèle finit en queue de poisson. Dans Shining, l’hôtel saccagé est livré aux intempéries de l’hiver, le corps de Jack est retrouvé dans le labyrinthe, sous la neige. Quant à Barton Fink, la dernière touche au script entraîne indirectement un incendie dans son immeuble, qui est également un hôtel. Les éléments se déchaînent quand l’imagination est enfin enchaînée.

La création est donc dangereuse pour la santé, pour mieux bouger, écrivez plutôt l’histoire de vos amis, c’est largement plus facile à décrire, moins coûteux, moins long, et avec un peu de chance vous serez adaptés à l’écran en téléfilm de l’après-midi sur M6. Programme alléchant. Enfin, comme le dit souvent Woody Allen, ne nous prenons pas au sérieux. Il met lui-même en scène ses travers d’écriture dans Deconstructing Harry : un écrivain descend aux Enfers pour avoir publié un roman sur ses amis, mais à leur désavantage. De quoi raviver nos névroses… À la vôtre !

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Le faux teen-movie : caustique, vraiment ?

Kick-Ass, Matthew Vaughn, 2010
The Runaways, Floria Sigismondi, 2010
Jennifer’s Body, Karyn Kusama, 2009
Super Grave, Gregg Motola, 2007
Juno, Jason Reitman, 2007

Sacrés Ricains, ils ne manquent pas une occasion de retourner leurs vestes. Devant la montée grandissante du film underground décalé (et peut-être devant le gros bide de Superman Returns) le teen-movie stéréotypé à mort a donné place à une nouvelle forme de divertissement, conscient de sa bêtise et de son propre décalage. Acte volontaire ou coup de poker marketing ? Le phénomène, appliqué à d’autres genres, obtient un très fort succès. Assistons-nous au règne du caustique ? Pas sûr.

 

Kick-Ass, 2010

 

 

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Parfums et pellicules : quand les réalisateurs s’en mêlent.

Classe ultime, accessoire indispensable pour un souvenir inoubliable : le parfum. Jusqu’à présent les entreprises luxueuses se bornaient à piquer ici ou là les acteurs et actrices les plus rentables, mais surtout à la beauté la plus acclamée pour incarner leurs essences, histoire de les rendre essentielles.

Cependant nous sommes les témoins d’un nouveau mouvement : l’appel aux réalisateurs dans le vent pour réaliser les-dits courts-métrages. Exercice de style intéressant, qui peut cependant vite tourner au vinaigre. En effet la contrainte ultime de la publicité est son format. Là où un maestro de la caméra s’étale pendant deux heures trente au bas mots sous les acclamations des producteurs pour un plan fixe, les riches actionnaires pleurent devant le prix de diffusion à la seconde des spots publicitaires.
Quoi de plus difficile que de réussir à lier exigences d’entreprise, image d’un produit sans altérer le prestige de la maison ni trahir sa propre personnalité artistique ? Car après tout, ce n’est pas seulement un nom qui est engagé, mais bien un réalisateur. Classement non-exhaustif et surtout subjectif du Projectionist en 6 vidéos.

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Love me, fragment me : le film-patchwork

Quel est donc l’intérêt de l’assemblage de courts métrages ? La complexité d’un seul cinéaste n’est-elle pas suffisante ? Pourquoi compliquer l’affaire, qui semble déjà ardue quand le scénario est unique ? Le projet de multi courts trouve sa résonance dans le kaléidoscope qu’il peut créer à  travers un seul et unique thème. Y a-t-il un réel intérêt à fragmenter ainsi le film, autre que d’étudier un décor de cinéma grandeur nature ou de faire appel à plusieurs réalisateurs pour qu’ils appliquent chacun leur trace ?

NYILY

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Music is my director’s boyfriend

Profane ou sacrée ? La musique apaise les moeurs et réveille le cinéaste, en témoigne le succès des musicals dans nos complexes cinématographiques. Ici nous nous attachons à analyser la part de sacralité de la musique à l’écran. Pourquoi
Moulin Rouge!
Orange Mécanique tombe comme un pavé dans la mare. Une musique classique, la 9ème symphonie de Beethoven, le symbole de la sur-réactivité violente et lubrique de la bande de casseurs de l’oeuvre de Kubrick. La musique est ici la liberté débridée de la jeunesse, dans toute sa provocation et son danger. Fragilisé par le traitement radical contre son penchant ultra-violent, Alex se retrouve chez une de ses victimes, qui tente de le pousser au suicide avec l’écoute du fameux morceau de «Ludwig Van»

Pour Amadeus, la musique est le classicisme par excellence, or Milos Forman choisit comme parti pris de désacraliser Amadeus. L’austère Mozart devient l’excentrique Wolfgang aux perruques colorées. L’opéra devient une expression de son quotidien. La belle-mère donneuse de leçons donne naissance au solo de La Flûte Enchantée. Et l’agonie donne évidemment naissance au Requiem, une peur de la mort qui est déjà omniprésente dans le Don Giovanni. La musique que l’on croyait sacrée fait partie entièrement de l’homme. Elle s’articule autour de son quotidien. En un sens la musique d’Amadeus se rapproche d’Orange Mécanique.

Le pas franchi se matérialise avec Moulin Rouge! de Lhurmann. En effet la musique proche du quotidien, la musique qui révèle plus sur une personne que lui-même devient ici l’élément principal du film. Les personnages communiquent en chantant, en détournant des classiques pop. Encore une fois le classique est détourné, Mozart pour les uns, Madonna pour les autres. Moulin Rouge! dévore une énergie considérable à absorber toutes les références de la culture populaire. Nicole Kidman se transforme, à l’image de l’assimilation générale, en véritable Queen of Pop, provocante comme Monroe, amoureuse comme Schneider, un vrai spectacle baroque. La musique est donc l’expression même, à travers la part de sacralité qu’elle contient, des sentiments des personnages. Moulin Rouge! se distingue par le travail effectué sur la musique, sur la modulation des personnages par rapport aux standards du genre.

La musique & le sacré, l’union semblait devoir un jour ou l’autre ne plus marcher avec autant d’harmonie. Profane dans la violence, profane dans l’homme, profane dans l’accentuation du trait, la musique se module au gré des réalisateurs, because it is not easy as A, B, C.