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Ginger Cat Power : la curieuse présence du chat roux dans le cinéma

Quand j’ai découvert avec joie les gifs célébrant la journée mondiale du chat il y a quelques jours, je me suis posé cette question, qui m’échaude depuis un certain temps : pourquoi le chat roux est omniprésent au cinéma ? D’où vient un tel engouement pour le chat roux ? Qu’a-t-il de plus par rapport au noir, blanc, gris, etc… Y a-t-il une symbolique du chat qui m’a échappé depuis mes années de cinématographie ? Un tour du côté d’Internet m’amène à une conclusion : le chat roux est présent, certes, mais sans explication concrète. Effet de mode ou choix réfléchi ? Où se cache la mafia des chats roux ?

Un chat commun

Faisons les comptes et tentons une hypothèse : le chat roux serait-il plus intelligent que les autres ? (Réaction immédiate de ma mère : « Donc tu es en train de dire que notre chat noir et blanc est idiot ?! » accompagné d’un regard accusateur…)

Au cinéma, il y a bon nombre de chats roux qui tiennent le rôle principal. Du côté de l’animation, O’Malley dans Les Aristochats (Wolfgang Reitherman, 1970) est le sauveur et le guide de Duchesse et ses enfants. En images réelles, le chat roux reçoit un traitement particulier. Ce qui frappe le plus, dans la liste énoncée par Eric Vernay pour Slate, c’est qu’il y a un rapport évident et particulier entre l’être humain et le chat roux. Dans Diamants sur canapé (Blake Edwards, 1961), le chat est le catalyseur d’un happy-ending sous la pluie. Le chat roux est un chat qu’on cherche, qu’on veut garder près de soi et auquel on parle, comme le Jones de Ripley dans Alien (Ridley Scott, 1979). Le chat roux est poursuivi par un chanteur folk dans Inside Llewyn Davis (Ethan & Joel Coen, 2013). Le chat roux est donc un personnage important.

Cas d’école retentissant : l’affaire Hunger Games, rapporté par Première. Dans le premier volet de l’adaptation cinématographique (réalisé par Gary Ross en 2012), le petit Buttercup qui appartient à la sœur de Katniss, est noir et blanc. Dans le deuxième (Embrasement, Francis Lawrence, 2013), il est devenu… roux. La raison : respecter la description du livre de Suzanne Collins (qui indiquait ‘couleur courge pourrie’ (ceci dit une courge très pourrie peut être noire)). Étrangement, ce chat ne présente aucun intérêt lors du premier film. Cependant, dans le troisième volet (La Révolte, partie 1, Francis Lawrence, 2014), il est sauvé in extremis par Katniss (et sous la pluie, encore une fois). Comme si sa robe avait donné de l’importance à son personnage. Coïncidence ?

L’article d’Eric Vernay arrive à la conclusion que le chat roux est plus présent à l’écran car cette race est très répandue aux Etats-Unis, ce qui permet aux dresseurs d’utiliser plusieurs chats pour les prises de vue, et parce qu’il est plus photogénique. Cette réponse n’est pas satisfaisante pour les détectives à moustaches que nous sommes. Pourquoi un chat serait-il plus photogénique en roux ? Je peux comprendre qu’un angora qui laisse traîner des touffes de poils sur le plateau de tournage n’enchante pas les scriptes. Mais que le chat roux soit aussi commun au point d’envahir bon nombre d’écrans, ça me paraît un peu gros, un peu fort de chat-fé.

Lassé de cette question sans réponse, je me suis tourné vers un art qui a donné ses lettres de noblesse au chat roux : la bande-dessinée. Outre-Atlantique, la grande mascotte des chats roux est bien évidemment Garfield (de Jim Davis). Paresseux, accroc aux lasagnes, mesquin. Il est l’incarnation même du chat/homme, comme si le comportement félin était expliqué par un caractère profondément misanthrope. Il y a également eu Heathcliff, le chat roux de George Gately qui a connu le succès en animation. En France, il s’appelait Isidore et il menait la bande des Entrechats dans les années 1990. Heathcliff/Isidore est débrouillard, malin, encore une fois. Cette vision du chat roux supérieur à l’homme dans le cinéma ne vient-elle pas de ces anti-héros de la bd ?

Au fil de mes recherches, je tombe finalement sur cet article de Michael Tedder pour Esquire. À la traditionnelle liste des meilleurs chats au cinéma, il ajoute un paragraphe sur la signification et la symbolique du chat. Je me rends donc compte d’une évidence : le chat roux donne en fait un indice sur le profil sociologique du personnage et sur la symbolique au film. Évidemment, c’était simple comme (chat-)chou.

Un chat-gavroche

Reprenons donc notre étude. Si le chat roux est très présent dans les films, c’est parce qu’il est l’incarnation du cadre de vie modeste. Sa présence est un rappel d’un désir de vie moyenne et calme. Ripley dans Alien aurait peut-être préféré rester sur Terre avec Jones. Le chat roux, témoin du couple de Gone Girl (David Fincher, 2014), n’est ici que pour rappeler leur fantasme de vie rangée et parfaite.

Par extension, le chat roux est débrouillard et a un petit côté gavroche. Le cas ultime : le dessin-animé Oliver et Compagnie (George Scribner, 1988), qui suit les aventures d’un petit chat roux abandonné dans les rues de New-York, récupéré par une bande de chiens errants. Et je ne le cite pas seulement parce qu’il fait partie des films que je regardais en boucle il y a 10 ans.

Le profil sociologique du chat roux se dessine peu à peu. Le chat roux est populaire, roublard lorsqu’il est en solo, signe d’amour simple dans un couple ou une famille. On peut maintenant y opposer facilement d’autres espèces. Le chat blanc et touffu est le signe de l’aristocratie (sans aucun doute, Duchesse dans Les Aristochats). Par extension, ce signe de supériorité est parfois traduit par de la flemme (Snowbell dans Stuart Little de Rob Minkoff en 1999). Les siamois/angoras, quant à eux sont plutôt utilisés pour leur côté féminin très à la mode dans les années 1990. L’évidence est Sassy, petite chatte qui fait partie de L’Incroyable Voyage (Duwayne Dunham, 1993). Il y a bien sûr les siamois de La Belle et le Clochard (Clyde Geronimi, Wilfred Jackson, Hamilton Luske, 1955), mais également, du côté de la comédie grotesque, le chat très propre de Mon Beau-Père et moi (Jay Roach, 2000), déjà cité par la très riche vidéo de Blow-Up.

Enfin, on peut associer le chat noir et blanc avec l’enfance, l’innocence. C’est le Figaro ingénu de Pinocchio (Hamilton Luske & Ben Sharpsteen, 1940) quand il a peur du poisson. C’est Kadzookey, le chat fluffy d’Ashley (Elizabeth Moss), signe d’une relation qui reste dans un rapport enfantin avec l’insupportable Philip (incarné par le génial Jason Schwartzman) dans Listen Up Philip d’Alex Ross Perry (2014).

Concernant le chat noir, inutile de préciser qu’une autre enquête serait nécessaire pour démêler tous ses champs d’interprétation.

Le chat roux n’est donc pas plus intelligent, il n’est qu’une extension sauvage et poilue des sentiments du personnage. Dommage pour moi, je ne pourrai pas crâner devant devant ma mère et lui prouver que le chat familial est bête.

Le meilleur exemple, comme l’a dit Blow-Up, reste encore Breakfast at Tiffany’s. Ce chat sans nom, sans objectif est l’alter ego de Holly Golightly. Et ce n’est pas pour rien qu’on décrit souvent Audrey Hepburn comme un chat (voire un chat noir dans Sabrina, mais c’est une autre histoire). À noter cependant que la fin du film est inventée de toutes pièces. En effet, dans la nouvelle de Truman Capote, Holly ne retrouve pas son chat, qu’elle a chassé dans un accès de colère dans les rues de Chinatown. D’ailleurs, dans la version originale, le chat n’est pas décrit comme un ‘orange tabby’, l’appellation commune de ce type de chat, mais plutôt comme ‘red and fluffy’. Un chat rouge et touffu. Une vision encore plus poétique de la femme-chat, qui donnerait presque envie d’aller traîner dans un cinéma à chats.

Image de prévisualisation YouTube

Source : Tumblr, Garfield Wiki, Wiffle Gif

The Devil and I : topographie et analyse de séquence machiavélique

Il prend plusieurs noms, signe rarement du sien, empeste comme une charogne mais séduit comme personne. Sujet de fascination en littérature, sous quelles formes cinématographiques sévit-il ?

Du fait de la hiérarchie, le Diable est souvent représenté comme un parrain (Heartless, Philip Ridley, 2009), un chef d’entreprise ou autre fonction supérieure à haute responsabilité (Angel Heart, Alan Parker, 1986). Comparativement à Dieu, les couleurs sombres le mettent en valeur, la lumière et la blancheur étant réservées au Très-Haut. Il existe pourtant plusieurs représentations du Diable incarné dans un corps. En effet, d’un point de vue théologique, Dieu est considéré comme supérieur aux êtres qu’il a créé, il ne peut donc pas être un homme ou un animal. Le Diable est beaucoup plus trivial, il sévit sous le humus et a une libido décuplée (Faust, Alexandr Sokurov, 2012). Est-ce seulement sous la forme de zombie superstar que nous trouvons the devil au détour d’un bois ou dans les cinémas ? Éléments de réponse avec l’épilogue des Visiteurs du Soir de Marcel Carné (1942, scénario de Jacques Prévert).

Anne, jeune noble promise à un riche fils de seigneur tombe follement amoureuse d’un envoyé du Diable, déguisé en ménestrel. Elle accepte de donner son âme en échange de la libération de son amant, condamné à mort.

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Bilan des entrées au cinéma en 2011 : Scorsese, ce héros

Le 4 Janvier dernier, le CNC a publié les résultats des entrées cinéma de 2011, largement supérieures à celles des années précédentes. Contrairement à la vogue hexagonale, les Etats-Unis souffrent d’une large baisse de fréquentation. Adaptation américaine d’un roman graphique qui se déroule dans le Paris des années 30, Hugo Cabret de Martin Scorsese semble bien se prêter au jeu des correspondances.

Cet acteur est insupportable : il écarte les narines quand il parle.

C’est officiel : nous n’avons jamais été aussi friands de salles obscures depuis 1966. Le Centre National du Cinéma a recensé 215,59 millions d’entrées pour 2011, soit 4,2% de plus que l’année dernière. Les Etats-Unis, par contre, font grise-mine : 1276 millions d’entrées, soit le moins bon résultat depuis 1995.

Symptomatique de ce malaise du cinéma, le dernier opus de Martin Scorsese, Hugo Cabret, taillé pour l’audience de grande écoute de fin d’année, n’a pas trouvé le public escompté. Le réalisateur, habitué des films de gangsters, avait choisi d’adapter le roman graphique de Boris Selznick L’Invention d’Hugo Cabret, qui a connu un grand succès outre-Atlantique en 2007. L’histoire se concentre sur un horloger-orphelin caché dans une gare parisienne. Son mode de vie l’oblige à voler les commerçants du hall, non sans risque. En se faisant attraper par un vendeur de jouets aigri, qui se révèlera être Georges Méliès ruiné, Hugo doit se séparer à contre-coeur de son précieux carnet.

Le film, sorti en 3D, affiche aux Etats-Unis une recette de moins de 50 millions de dollars selon CBO-BoxOffice. Son budget est de 170 millions. À titre indicatif, la première partie de Twilight 4 : Révélation, a engrangé près de 275,5 millions de dollars sur le seul sol américain, pour un budget de 125 millions de dollars.

Comment expliquer une telle perte d’engouement pour le dernier Scorsese ? Le film se déroule à Paris, ce qui constitue pour le réalisateur «Plus qu’un hommage, un pèlerinage».L’esthétique y est très travaillée et fidèle à l’époque, les bons sentiments pleuvent. En évoquant le passé de Georges Méliès, c’est toute l’histoire du cinéma qui résonne dans ce conte pour enfants. Et pourtant. «C’est plein de clichés français, de l’accordéon au croissant, tout y passe. Un peu comme Midnight in Paris de Woody Allen. Je comprends pas pourquoi les Américains n’ont pas apprécié.» nous confie Patricia, psychologue. «J’ai trouvé qu’il y avait des longueurs quand même. Bon, après, la deuxième partie sur Méliès était largement mieux.»

C’est aussi avec nos yeux de Français et/ou Parisiens que la critique d’Hugo Cabret se fait plus acérée. Dans ce Paris-là, il neige tout le temps, un carrefour relie Notre-Dame à la tour Eiffel et la gare d’Orsay, qui fonctionne toujours. Un Paris de carte postale ? Scorsese explique « On a dû concevoir un autre Paris, un Paris sublimé, parce qu’il s’agit avant tout des souvenirs d’un enfant. Le film de René Clair, Sous les toits de Paris, a été ma principale source d’inspiration.»

Appuyer sur l’esthétique de l’imaginaire, n’est-ce pas une façon de vouloir se relier à l’actualité ? Au-delà de tout succès éditorial, Hugo Cabret raconte la mort d’un cinéma, considéré comme expérimental à l’époque, et qui est maintenant le modèle de tout film à effets spéciaux. La première mutation du cinéma a déjà fait sa première victime. Peut-on y voir un écho aux chutes de fréquentation de 2011 ? Hugo Cabret est pourtant sorti en 3D, le gadget préféré des salles obscures depuis la sortie d’Avatar. Selon Scorsese, c’est «un outil narratif évident. La 3D est faite pour les comédiens. Les performances et les relations sont vraiment différentes, presque plus intimes.». Ce n’est pas l’avis de tout le monde. «Je n’ai pas vu Hugo Cabret en 3D. En général, je trouve que ça n’apporte rien de plus.» lâche Guillaume, 21 ans. «Les réalisateurs n’utilisent que l’effet de profondeur, et c’est assez mal fait. Et puis, il n’y a pas assez de jeu avec le spectateur : ils devraient s’inspirer de la pub Haribo qui nous donne l’impression que les bonbons flottent, ou de l’interaction qu’il y a dans Captain Eo (attraction en 3D de Disneyland mettant en scène Michael Jackson, NDLR)» Notons que la 3D au cinéma perd le prestige qu’elle avait acquis il y a deux ans. Pour la dernière partie d’Harry Potter 7 (2011), 60% des spectateurs ont refusé de le voir en relief, alors que pour l’Alice de Tim Burton (2010), ce même chiffre était utilisé pour les porteurs de lunettes. La plupart du temps les spectateurs préfèrent payer moins cher, sachant que la 3D, en plus d’être inconfortable, assombrit les couleurs des films.

Est-ce donc la fin du cinéma figuratif ? Les crises, qu’elles soient financière ou scénaristique, ne risquent-elles pas d’enterrer un certain type de réalisation ? L’académie londonienne du film et de la télévision (BAFTA) vient d’annoncer que Scorsese sera récompensé d’un prix honorifique pour l’ensemble de sa carrière en Février. Déjà la retraite ? Les projets ne manquent pas au réalisateur, auréolé d’un palmarès à faire rougir tout intermittent du spectacle. Une adaptation de Silence par le scénariste de Gangs of New-York avec Gordon-Levitt, un biopic sur Frank Sinatra… Et pour l’instant, les deux sont prévus en 3D.

Cette utilisation de la technique de projection en relief pourrait-elle devenir plus qu’un gadget ? Peut-on alors prévoir un rapprochement entre jeux vidéo et cinéma en 2012 ? Les adaptations se multiplient d’un côté (Warcraft, Halo en préparation, Prince of Persia & Resident Evil déjà sortis), les scénarios se complexifient de l’autre (ne serait-ce qu’Assassins Creed : Revelation, véritable film interactif). Un changement aussi radical semble tout de même relever de l’ordre de la fiction. Après tout, le héros du dernier Scorsese, ce n’est qu’un garçon qui cherche sa famille. Et pas la mort symbolique du cinéma États-Unien. Quand on demande à nos interviewés si 2012 sera favorable ou cinéma ou pas, on en conclut aisément qu’il est loin d’être passé de mode : «Pourquoi pas !», répond Patricia, «On en a besoin, surtout en période de crise.». Et Guillaume de renchérir «J’espère bien, vu que j’ai acheté la carte UGC !». Il ne faudrait pas, tout de même, que la technique remplace la qualité du cinéma. Le défaut d’Hugo Cabret se trouve bel et bien dans cette oscillation, entre symbolisme appuyé et grande oeuvre du cinéma globalisé, comme s’il n’osait pas s’aventurer dans les méandres du simple divertissement. Scorsese et Hugo sont peut-être bien une seule et même personne, orphelins d’un monde qui n’est plus celui qu’ils ont connu, à la recherche d’un nouvel espace, d’un nouveau départ.

Les citations de Martin Scorsese sont extraites de l’interview de Valentin Portier pour Evene.fr.

BONUS CACHÉ : CAPTAIN EO !

http://www.dailymotion.com/video/x9plsv

Intouchables, vraiment ? Le film anti-critiques.

Vous avez aimé ? Nous aussi. Pas facile d’être original quand un film fait 10 millions d’entrées. Pourtant, ‘Intouchables‘ est peut-être le meilleur coup commercial de 2011.

Ce qui frappe, au premier abord, ce sont les visages souriants de François Cluzet et Omar Sy. Le premier, acteur reconnu et déjà récompensé en France (César 2007 pour Ne le dis à personne de G. Canet), le deuxième comique, figure montante de la nouvelle génération d’acteurs. Si l’attitude est la même, le gros plan sur les visages accentue une différence flagrante : un noir, et un blanc. Un quinqua grisonnant en chemise et un p’tit jeune rasé en pull à capuche.
La composition de l’affiche suggère la trame principale du film : le jeune Driss est placé en hauteur par rapport à Philippe, car ce-dernier est tétraplégique. S’il choisit ce jeune de banlieue pour être son garde-malade, c’est parce qu’il en a marre des précautions qu’on prend pour lui parler, le déplacer, comme s’il était en sucre. Sauf que ce jeune-là n’a aucune expérience ou connaissance de sa fonction, si ce n’est du bagou. Le ressort comique principal est donc une confrontation entre deux modes de vie diamétralement opposés. Le scénario est simple, mais le phénomène est bien présent.

Si on analyse ce succès, dès qu’une once de critique s’élève contre le film de Toledano et Nakache, les furies se déchaînent : associations, congrégations, actions d’insertion, comités, délégations… En filmant les générations issues de l’immigration associées à des handicapés moteur à vie, les soutiens ne manquent pas. De plus, les réalisateurs centrent leur comédie sur les caractères des personnages : le tétraplégique s’est affadi suite à son accident, tandis que Driss a développé une carapace de banlieusard sanguin. Leur confrontation amène à un apaisement en société, comme s’ils s’étaient libérés de leurs castes sociales. C’est beau. En plus, en toute fin de film, pour arracher une larme au spectateur, un film amateur nous révèle que oui, ces personnages ont bel et bien existé. Torrents de larmes, applaudissements émus, succès retentissant. Oui, mais.

Ce n’est pas un peu facile, tout ça ? Cette amitié est improbable : les clichés la relègueraient au titre de bizarrerie. Le trait est trop appuyé : au pot-pourri de musique-classique-best-seller-utilisées-pour-les-pubs-Aoste est opposé le son funky des « Earth, Wind and Fire ». Pas sûr qu’un gars de banlieue s’y connaisse en son de la fin des années 70. Pas sûr également qu’un aristo fan de musique classique ne fasse écouter que les mélodies qui servent de répondeurs téléphoniques à son initié. Seulement voilà, tout dans la conception du film, jusqu’au choix des chansons, est fait pour fédérer le maximum de personnes.

Dans le fond, ‘Intouchables‘ est un film très triste : il ne raconte que la difficulté des personnes à aller au-delà du premier abord. Il montre comment ceux qui sont critiqués rentrent petit à petit dans le moule que leurs détracteurs les affublent, et la plupart du temps injustement. En ce sens, le succès de ce film tient donc au reflet de la société, un reflet grossissant, du même acabit que celui utilisé pour l’over-succès de Dany Boon et ses Ch’tis. Très bien, c’est facile, ça dégouline de bons sentiments, et c’est pare-balles aux critiques assassines (« Êtes-vous vraiment un être humain pour oser critiquer cette magnifique fable ? » Les commentaires de l’article des Inrocks sont tout simplement délectables) Pourquoi aller voir ce film ? Pourquoi ne pas attendre le docu Arte qui racontera la vraie histoire de ces vrais héros du quotidien ?

Cet opus est peut-être un sosie de ‘Joséphine, ange gardien’, mais il a un sacré avantage, et l’affiche sait le mettre en valeur. Tout au long du film, c’est le couple Cluzet-Sy qui remporte tous les suffrages. À défaut d’être un parfait objet cinématographique, Intouchables a su capter la complicité entre ces deux acteurs. Et on rit à gorge déployée, pas parce que la cause de la banlieue paralysée nous a ouvert les yeux et le porte-monnaie, mais parce qu’ils sont drôles. On vous l’avait dit, le meilleur coup commercial de l’année.
(Ceci dit, j’attends de voir le film qui ouvrira les porte-monnaie des Français. Bon courage !)

Un Homme à la mer ! Relecture choc de l’Apocalypse par un Cuaron déchaîné

Les fils de l’Homme, ovni cinématographique, chef-d’oeuvre technique ou adaptation fiévreuse d’un livre de SF ? Quand l’affiche en dit long.

Un homme mal rasé nous regarde de loin. Ou plutôt non, il regarde au loin une lumière, le Soleil qui se lève sûrement, dont la luminosité se réverbère sur la vitre qui le sépare de nous. Une seule figure trône au centre de l’affiche, pourtant nous sommes persuadés qu’il ne s’agit pas d’un autre nanar relié par cordon ombilical à un hyper-Romain Duris. Clive Owen n’est pas mis en valeur, la photo semble même avoir été prise sur le vif, comme si Léo, le personnage qu’il interprète, ne tenait pas en place.

C’est en effet un des parti pris de Cuaron, celui de suivre le personnage principal au point de lui coller à la peau. Ce choix lui permet de développer des séquences caméra à l’épaule enchaînées de plans circulaires totalement hallucinants. Le monde dans lequel nous sommes plongés est celui de 2027. Pas d’humanoïde ou de quotidien aseptisé, Les Fils de l’Homme s’inscrit dans une évolution plausible du monde. Un monde en déséquilibre et tout en noirceur, comme l’indique le trou béant dans la vitre. La fertilité humaine s’est brusquement arrêtée il y a 20 ans, nous assistons donc à une Apocalypse moderne teintée d’humour grinçant.

Il s’agit d’une course contre la montre, pas le temps de poser ou de se mettre sur son 31, la vie est en jeu. Et derrière l’austérité d’une telle composition se cache une véritable course contre la montre complète. Cuaron décide comme pour son opus précédent de laisser largement ouverte son intrigue, ce qui lui permet de toucher à tous les registres, sans s’y attacher. On assiste alors à un sauvetage de bébé dans un ghetto dévasté du héros en tong. Ou bien son ami (Michael Caine étonamment drôle) qui lui fait écouter les dernières nouveautés artistiques, une sorte de Stress de Justice mâtinée de bruitages guerriers, «pour se détendre». L’échantillon dont nous disposons de cette fresque futuriste est totalement représentatif de ce qu’on peut assimiler à un chef-d’oeuvre.

Cependant, ce qui n’a pas servi la promotion de ce film, c’est bien évidemment l’affiche, qui a eu l’intelligence de cacher son jeu. Libre au spectateur de préférer un héros mieux rasé. Nous prenons le risque.
Children of Men

Joue-la comme Monroe : Marilyn productrice

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Marilyn Monroe, c’est le sexe, la libido enfin incarnée de l’Amérique des sixties. Marilyn c’est l’incarnation du Rêve Américain par excellence, qui fait le tour des camps militaires pour motiver les troupes. Derrière les paillettes, derrière la perfection, une autre personne, Norma Jean Baker. Marilyn ou la schizophrène la plus méconnue de l’histoire du cinéma aguicheur.

Certains l'aiment Chaud
1953. Marilyn est au sommet de la gloire, sa silhouette a déjà occupé Times Square. De plus elle a tourné le très successful Les Hommes préfèrent les Blondes, aux côtés de la célébrité nationale Jane Russell. Et pourtant. Derrière les rôles superficiels et l’entretien de la Blonde-attitude, Marilyn rêve d’un véritable rôle, un rôle qui puisse révéler ses vrais talents de comédienne, en plus de sa plastique de rêve. Que nenni répond la 20th Century Fox, son employeur, sois belle et tais toi. Marilyn n’en fait qu’à sa tête, et fuit l’industrie d’Hollywood pour New-York City.

Nous sommes aux années 60, les choses changent. Monroe se rapproche de l’Actor’s Studio, considéré à l’époque comme une secte peu recommandable. Ressentir ce que l’on joue, quelle idée saugrenue ! Le succès de Marilyn profite plus aux producteurs qu’à elle même, puisqu’elle reçoit un cachet de 18000 dollars sur le tournage des Hommes préfèrent les Blondes, tandis que Jane Russell obtient 100000 dollars. Nous ne dirons pas qui a chanté et par la même occasion immortalisé «Diamonds are a girl’s best friend». Marily Monroe peut enfin s’offrir la boîte de production dont elle avait toujours rêvé, qui peut enfin lui servir de tremplin pour son arrivée sur la scène internationale en tant qu’artiste accomplie.

Le succès et la pérennité de Marilyn Monroe Productions n’aura pas duré. Et ceci au grand désespoir de Norma, malgré tous ses efforts dans la réalisation de ses ambitions. Il nous reste aujourd’hui l’anecdotique The Prince and the Showgirl, film en costume, et Bus Stop, beaucoup plus intéressant. Marilyn est une meneuse de revue, perdue au milieu d’un monde d’hommes, et qui veut à tout prix atteindre Hollywood pour devenir une grande actrice superstar. En chemin elle rencontre un jeune Yankee aussi exubérant qu’insupportable qui s’éprend d’elle, d’une façon guère délicate. L’intérêt de ce film réside dans l’unique scène de baiser, une scène qui n’est pas tournée avec les codes romantiques d’usage. Marilyn a un maquillage blafard, elle apparaît fragile et tremblante, secouée par l’émoi. Si le film s’essouffle par son manque de pertinence par moments, cette séquence quasi-novatrice ne fait qu’effleurer la puissance de jeu que Marilyn aurait pu dévoiler.

Or après l’insuccès de sa production, Marilyn sombre encore plus dans sa schizophrénie. Shootée par les médicaments, elle ne devient que ombre d’elle-même, comme une image en noir et blanc, celle de Certains l’aiment Chaud. Et pourtant, Certains l’Aiment Chaud est encore aujourd’hui la meilleure comédie de tous les temps. Marilyn ou la tragédie d’une femme que l’on voit sans regarder.

Action Man a fondu : l’effet micro-ondes de James Bond

Affiche de Casino Royale

Casino Royale, 2006Il était beau, il aimait les femmes, peut-être un peu trop. Il n’avait qu’une seule morale, celle de la Reine. 2006 sonne-t-il comme la fin du sex-appeal James Bondien en plus d’être bissextile ?

On l’avait quitté, lui et son brush parfait entre Halle Berry et une chanson de Madonna, au milieu de la glace polaire. Il revient comme issu de ses contrées glacées. En effet, Casino Royale avait, avant même sa sortie, créé une masse de commentaires, articles, sites contre Daniel Craig, dernier Bond en lice. Ils étaient bruns et sveltes, il est blond et barraqué. Exit le Ken-gendre parfait, bonjour la gueule qui a vécu.

L’affiche démontre déjà cette différence : Daniel Craig est en entier sur l’affiche du film, pas d’effet « buste en marbre ». Son noeud papillon n’est pas noué, sa veste de smoking est ouverte par un coup de vent. James Bond ne pose plus, c’est à nous de l’attraper.
La différence avec la dynastie Bondienne ne s’est pas opérée seulement sur son héros, mais en un dépoussiérage radical de tout ce qui était devenu des gimmicks pour les fans du 007. Le pistolet démesuré braqué hors champ est ici porté, mais pas exposé, presque caché par le coup de veste. Pas d’ostentation de luxe et de luxure, Casino Royale se contente d’un monochrome gris sur lequel se découpe une silhouette féminine. A l’intérieur de la silhouette : le casino et la voiture. Tout n’est que jeu, ce n’est pas une nouveauté, mais cette affiche marque le retour du charme qui avait tant manqué à la série. La participation de Pierce Brosnan et de sa tête en plastique au projet Bond n’avait fait que renforcer le caractère manichéen et répétitif des scénarios.
Nous pouvons remarquer également que le nom de Craig n’est pas mis en valeur, tout comme celui d’Eva Green, la « James Bond girl ». Comme une concentration sur le mythe 007. Casino Royale pose la question qui était pour l’instant admise par tous : pourquoi double 0 ? Mérite-t-on ce titre ? Faut-il faire exploser deux hangars et trois désirs pour se contenter d’être l’agent le plus efficace du Royaume-Uni ?
Daniel Craig marche, détendu, le regard dans le vide légèrement tourné vers cette silhouette. C’est peut-être la première fois qu’un Bond daigne accorder un regard à son héroïne. Ceci annonce l’homme que Casino Royale tente de mettre en avant : un homme qui tombe amoureux, qui sans ses gadgets réalise ce qu’un homme et non un sur-agent peut réaliser. La grandeur de la silhouette annonce la profondeur du personnage qu’incarne Eva Green, enfin une héroïne qui n’est pas jetable une fois séduite. Le personnage de Vesper Lynd a du répondant, Bond ne maîtrise plus toute la situation. Il ne maîtrise pas non plus ses sentiments pour Vesper qui le poursuivront jusqu’au film suivant, Quantum of Solace.
Deuxième nouveauté : le lien qui unit deux films de Bond. Il n’est plus aussi lisse, il prend des coups, et c’est tant mieux. Car au-delà d’un simple film d’action, Casino Royale montre ne serait-ce que par l’affiche qu’on peut conserver le charme seventies, même dans la sobriété et la discrétion des effets spéciaux. Même si tous les leitmotive sont renversés, ils ne sont pas pour autant exclus.
Qu’entend-on en effet à la dernière minute du film ? « I’m Bond, James Bond. »