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Les Misérables : La chansonnette sonne faux / A miserable and grandiose adaptation

Si les Français peuvent avoir le recul nécessaire pour comprendre mon désarroi, comme vous avez pu le lire sur Radio VL, il m’a été difficile d’expliquer aux Anglais pourquoi cette adaptation ne mérite pas autant de succès qu’elle suscite (4 BAFTAs, et une dizaine de nominations aux Oscars). J’ai jugé donc utile de traduire mon article, en Anglais à gauche, en Français à droite.

If most of the French people understand me when I say how disappointed I am concerning this ridiculous adaptation, English people usually do not. As the Oscars are coming up, I translated my article in order to make them understand their mistake. Consequently, the left side is in English, the right side is in French.

Vive la France ?

The original French book is more famous in France than the musical in Broadway : it is a literary reference. Yet, we have been waiting for the planned confrontation. We knew that someday a Yankee version of Les Misérables would appear in our Gaul theatres. For the best, and especially for the worst.

Let me get this clear: if I had to gather my favourite authors under my own private French Pantheon, Victor Hugo would not be one of them. However, he has been an essential artist of the French culture. Its presence is effective in the Parisian Panthéon. Although I would not die for him, I can not forget the Hugo-mania that drove the young defenders of the Republic to shave their fringe in order to have a forehead as big as the Poet’s. He wanted his audience to call him like this, as he pretended he subscribed to God’s RSS feed.

As a matter of fact, I went to the theatre full of doubts as I remembered Tom Hooper’s King’s Speech, which was nice but not that awesome. As I came into the dark room, partly motivated by the Oscar nominations, I realised that the only memories I had of a Victor Hugo’s musical was from The Hunchback of Notre-Dame, which has been successful fifteen years ago in France.

Monument littéraire français, phénomène culturel à Broadway, il fallait s’attendre un jour ou l’autre à ce que Les Misérables version Yankees envahisse nos écrans gaulois. Pour le meilleur et, surtout, pour le pire.

Mettons les choses au clair : Victor Hugo ne fait pas partie de mon Panthéon d’auteurs. Force est de constater, cependant, son rôle primordial dans le paysage culturel Français. Sa présence est d’ailleurs effective dans le susdit-Panthéon. Force est de constater également la Hugo-mania, qui poussaient les jeunes défenseurs de la République à se raser la frange pour avoir un aussi grand front que le Poète. Vous savez, celui qui était abonné au fil RSS de Dieu.

C’est non sans méfiance que je me suis décidé à visionner la version de Tom Hooper, responsable du gentil mais pas fou Discours d’un roi. J’arrive dans la salle sombre, poussé par les nominations aux Oscars, mes vagues souvenirs de comédies musicales étant occupés par les plaintes de Garou pour une Esméralda-pop-queen.

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Cher France 4

Suite à l’annonce de France 4 TV publiée à cette adresse, je me permets de vous adresser ma réponse. Merci d’avance pour le temps que vous consacrerez à sa lecture.

Extérieur jour. Terrasse de brasserie parisienne, après-midi ensoleillé.

La caméra suit le mouvement d’un piéton, qui filme l’ensemble des tables, pour se focaliser sur la dernière de la terrasse, où sont assis deux jeunes gens.

Le premier, jeune brun à lunettes, semble contrarié. Il porte des vêtements totalement neutres, et des chaussures de ville resplendissantes. Il tapote avec agacement la table de la main gauche, tout en sirotant son demi de la main droite. Son voisin, brun également, emmitouflé dans une écharpe trois fois trop grande pour son cou, pianote sur son ordinateur, délaissant le café serré qu’il a commandé derrière sa machine. Lorsque la caméra s’approche deux, le jeune étudiant à lunettes pose sa bière avec vivacité, décidé à aborder ce sujet qui le taraude.

«-Tu comptes vraiment faire ça ?
-Bah quoi, j’ai le droit, non ? Je suis bien en vacances, que je sache !
-Oui, mais… Tu fais tes études à Paris, c’est pas très réglo tout ça.
-Comment ça, pas réglo ? Je rentre à Grasse tous les étés chez ma mère, je peux très bien partir 15 jours chez elle en Mai. En plus, y a un TER de Grasse jusqu’à Cannes.
-Soit, mais tu leur diras quoi alors, pour l’entretien de ton blog ? T’es mignon avec tes rêves d’ambassadeur, mais j’ai rien vu sur ton site depuis l’article sur Burton.
-Ces articles-là, c’est pas pareil. J’suis pas dans l’actu chaude, comme les journalistes disent. Il me faut plus de temps pour les élaborer… Si je suis pris, je ferai de l’actu chaude, et tu peux me croire, j’ai été rôdé avec mon stage au Film français. D’ailleurs, j’avais vraiment pas le temps de faire autre chose.
-Mais c’est ça que tu dois leur dire : t’étais stagiaire au Film français !
-Ouais, ambiance. Si c’est pour qu’ils me répondent : «Vous auriez pu y aller avec cette rédac plutôt qu’avec nous ?», non merci.
-C’que tu peux être défaitiste, on dirait un personnage de Klapisch.
-Non, mais j’suis réaliste. Tu te rends compte de l’opportunité ?! C’est bien mieux que de courir après les projections, comme quand on était au lycée Bristol, et qu’on séchait les cours pour obtenir des invitations gratuites.
-J’me souviens encore de la sueur de la foule qui piétinait mes nouvelles godasses.
-Merci bien, j’te parle d’un projet de suivi journalistique, tu me rabâches ton histoire de chaussures. C’est sympa, de parler avec toi, j’te jure.
-Putain mais déstresse, mec ! Tu comptes vraiment leur parler comme ça à ton jury ? Parce que franchement, commence pas à rêver de Thierry Frémaux, à mon avis ce sera mort pour toi.
-Ouais c’est ça. Sinon, l’ambition, ça te dit quelque chose ?
-Mais t’es complètement malade ! Tu peux pas te permettre de parler comme ça ! Attend d’être aussi blasé qu’Almodovar au lieu de te la péter comme un putois. Au fond, tu sais, t’es qu’un pauvre étudiant.
-… C’est beau la nature.
-Quoi ?!
-Oui, la nature. Elle m’ouvre les yeux. Il faut écouter la nature. Elle me dit que je dois postuler, au cas où. Comment c’est, le dicton, déjà… Qui ne tente rien n’a rien, non ? Oh et puis, aussi, la nature vient de chier sur tes chaussures de ville. Ne me remercie pas, c’est pour moi.
-…Journaliste de merde.»

Le jeune étudiant à lunettes se lève brusquement, bouscule légèrement les clients des tables voisines, et se dirige vers l’intérieur afin de demander de quoi nettoyer sa chaussure, maculée de fiente de pigeon. Le deuxième, au bout d’un long moment, arrête de pianoter sur son ordinateur. Pour la première fois de la séquence, il détourne son regard de son écran, pour fixer l’oeil de la caméra. Le plan se rapproche de son visage, et au moment où celui-ci s’apprête à nous adresser la parole, noir sec.

Intertitre : «Ma voix n’est pas exceptionnelle, mais elle a le mérite d’être unique. Libre à vous de la faire entendre. Cinéphilement vôtre,»

Noir.

 

Le film-propagande à la sauce Bégaudeau

Pourquoi ‘Entre les murs’ (Cantet, 2008) est un film de propagande.

Ah, l‘Education Nationale ! Le sujet préféré des Français. «Il faut faire ceci !», «Mais non rajoutons cela !». Bref, l’enjeu majeur de tout parti politique, à tel point qu’on ne compte plus les réformes, décisions, lois, hypothèses, recensements, vidanges ou grèves qui brandissent ce thème. Difficile donc de garder une certaine objectivité face à ce domaine, surtout pour un blogueur étudiant, qui plus est fils d’une ex-institutrice. Dans mon cas d’étudiant en littérature, je suis même quadruplement concerné, vu les multiples débouchés qu’offre cette filière.

Genre je suis autoritaire

Mais ne nous égarons pas dans des considérations égocentriques. Donner une palme d’or à un petit film, attirer le regard des grosses machines de production sur un indé bien monté et percutant a toujours été de bon goût, et le jury de Sean Penn l’a bien appliqué. Mais pourquoi Entre les murs ? À quoi bon ? Filmer une ZEP à travers l’expérience d’un jeune écrivain (qui va par la suite faire tout sauf de l’enseignement), pourquoi pas. Mais ce film est peut-être plus gênant pour son format clairement assumé de propagande nationale.

Ai-je été le seul à remarquer la démagogie dégoulinante de ce film ? Oh oui, François Bégaudeau, le défenseur de la littérature, le pourfendeur de la culture auprès des jeunes en difficulté, le démocrate qui accueille toutes les couleurs de peau mais se prend tout sur la tête pour avoir défendu un élève turbulent.

Suis-je le seul à remarquer cette discrimination positive ? Je pense que l’effet d’artificialité a été accentué par le choix du réalisateur qui a fait appel à des acteurs non professionnels pour incarner les élèves. Franky n’est même pas acteur, malgré ses nombreuses étiquettes.

Essayons tout simplement de nous immerger, le temps d’un instant, dans la réalité d’un professeur en ZEP. Déjà, ce n’est pas en toquant sur une table qu’on obtient du silence, détail certes, mais détail irréaliste, ne serait-ce que pour des collégiens. Essayer de faire lire du Anne Frank à une classe sans but pédagogique, sans encadrement, sans angle d’attaque ludique pour un groupe qui ne demande qu’une chose : un cours classiquement sobre pour mettre le bazar est tout simplement suicidaire. Enfin, et je crois que c’est le pompon qui m’a fait l’effet d’un électrochoc : parler de son identité sexuelle avec ses élèves. François, impassible, se défend de ne pas être homosexuel. Déjà de 1 si le professeur se soumet à l’élève, crédibilité zéro, adieu les coups de «Hop je toque sur la table et j’obtiens le silence.». De 2, parler de sexualité dans le cadre de l’enseignement à un groupe de mineurs peut toujours retomber sur la tête de l’instit’, et ce même quand il se défend. Mais bon on n’aborde pas trop ce sujet-là quand même hein, il faut que le monde de l’éducation reste idyllique, avec une équipe pédagogique soudée et des créations de textes tire-larmes à la sauce «Vis ma vie de banlieusard, t’as vu», pas du tout mais alors pas du tout caricaturales. De 3, et je suis au regret de vous le dire, nous ne sommes pas dans un monde manichéen. Ce n’est pas en allant dans une ZEP que tu vas te confronter à un clip de Kenza Farah ambulant, et ce n’est pas non plus en prenant une posture à la Benjamin Biolay face à une classe comme celle-ci que tu peux faire avancer les choses. Je n’arrive pas à voir ce film autrement que comme une primitive lutte des classes. Nous retournons au bon vieux mythe de l’ascenseur social. Ça fait rêver, vous l’avez tous voulu, et bien le voilà ! Seulement, l’idée de l’école comme élite, ça fait légèrement poussiéreux.

On ne voit pas l’ennui de devoir tenir la distance en tant qu’enseignant permanent d’une même classe, comme l’admet le Monde. On ne voit pas les difficultés des jeunes enseignants, qui à peine diplômés sont jetés dans une zone d’éducation principale sans aucune formation préalable à la gestion d’une classe. On ne voit pas l’exigence universitaire de plus en plus aiguisée des concours de l’enseignement qui est en nette opposition avec le statut même de fonctionnaire d’état.

On assiste, inefficaces, à des règlements de compte entre deux figures citadines opposées, qui finissent par détruire toute entreprise d’apprentissage aux jeunes. La preuve, le plan final de ce film nous montre la classe de Franky dans un désordre total, vide, les chaises n’importe comment. Donc, pour le réalisateur, enseigner c’est déplacer des chaises. Certes, ce n’est pas rentable. Mais l’enseignement ne l’a jamais été. L’intérêt de l’enseignement tient à la formation des générations futures. Mais bon, dans notre société de la culture jetable et du tout de suite, le profit à long terme et sans fructifications concrètes, on aime pas. Alors on réduit, on enferme, on complexifie, mais quand on filme par contre, on va rester cool et juste filmer l’histoire du méchant élève qui se fait virer du collège parce qu’il est vraiment pas gentil. Je vous l’avais dit : traiter ce sujet sans politique, c’est impossible.

Sean Penn a peut-être vu l’aspect polémique de ce film, enfin je l’espère sincèrement, car de toutes les critiques lues sur le sujet, toutes sont tombées dans le panneau. Comme quoi, même aujourd’hui, quand on jette des paillettes pour cacher le plâtre, ça marche encore.

Une étoile est morte ! Cosmique Keats.

bright StarBright Star!, Jane Campion (2009)

«Que ne suis-je, comme toi, immuable»

John Keats au sommet de son art et aux portes de la Mort, étoile filante de 25 ans qui a connu l’amour avec sa voisine la couturière Fanny Browne. Plongée dans le Londres du XIXème siècle avec finesse et sensibilité.

Jane Campion la néo-zélandaise semble avoir manqué son époque, puisqu’elle filme avec attention chaque séquence de son film comme un tableau romantique, une vie figée comme une peinture ? Campion s’attache au soin de l’infime, de ce qui est aujourd’hui considéré comme une perte de temps. Le filme s’ouvre sur un très gros plan, un suivi du long et délicat travail de la couturière. Keats se veut papillon pour vivre en 3 jours d’été tout le bonheur de cinquante longues années. Puissance de l’amour et économie des relations tactiles. Campion équilibre les liens amoureux qui peuvent exister sous l’époque victorienne, mais qui nous paraissent artificiels et infimes. La poésie qui se dégage des plans révèle pourtant toute l’expression de l’émoi. Keats languit sur son canapé, dans l’attente d’une inspiration. Browne se démène, travaille jour et nuit au prix de sa propre santé pour finir des ouvrages, pour affiner un style vestimentaire bien à elle. Rien ne semblait les rapprocher et pourtant.
Elle se débat dans les moeurs strictes de la ville, il s’enferme toute la journée aux côtés de sa Muse. Coup du destin cependant, sa muse prend les traits d’une femme du monde. Lui est sombre, orphelin marqué par la mort de son frère. Keats a tout du poète maudit : il ne danse pas, ne peut se payer qu’une seule redingote et espérer un mariage avantageux pour se sortir de la misère. L’amour qu’il éprouve lui redonne goût à cette vie qu’il semblait négliger. Fanny est plus sensible à l’infime, au vent qui souffle les mèches rebelles de devant son visage, à la beauté éphémère du papillon, à la fragilité de son être. La puissance de ses sentiments est opposée à la correspondance atypique des deux amants, faite de bouts de papiers pliés souhaitant simplement Good Night. Keats refuse de se laisser aller au cliché du romantisme. Pas de mort miséreuse à la Chatterton, ou de suicide sanglant dans la lignée des baroques Roméo et Juliette. Keats fuit Londres pour son hiver rude, mais le voyage seul jusqu’à Rome suffit à l’affaiblir plus qu’il ne l’était. L’amant s’éteint dans la tiédeur italienne du soir vêtu de son éternel et unique vêtement pastel, l’amante se retrouve à marcher seule dans la neige, vêtue de noir.
Campion réussit à retrouver cette sensibilité aujourd’hui incarnée par les manuscrits poussiéreux de la poésie romantique. Champ de fleurs sauvages, jeux d’enfant devant un étang, chaque séquence est un tableau soigné qu’un spectateur devrait apprécier avec la sensibilité d’un homme pas de ce siècle, mais de celui où la qualité suppléait la quantité.

L’Homme à la tête de Souk : une taffe et puis Gainsbourg

Gainsbourg (Vie Héroïque), 2010

Du fan à l’idole, Gainsbourg figure protéiforme ? Une vie héroïque ou le parcours ordinaire d’un mec qui a remis au goût du jour le lexique vulgaire.
Gainsbourg (Elmosnino) et Bardot (Casta)
Dieu a peut-être été un fumeur de gitanes, il s’est alors incarné sous les traits d’un certain Lulu… Lucien, Serge, Gainsbarre, l’homme à la tête de chou, Sfar use de tous les arts pour pouvoir cerner son idole. Vie héroïque ne veut pas dire photographie figée, Joann Sfar fait revivre un mythe que l’on croyait voué au pantomime.

Sfar a conceptualisé Gainsbourg comme un conte, et non pas un film. Lucien se coltine un double, sa «Gueule», personnage au longs nez et doigts. Le film retrace donc de façon fragmentaire la biographie du provocateur, sans pour autant sombrer dans le biopic musical. A chaque séquence, une femme. A chaque séquence, une chanson. Le film s’appuie sur les textes de Gainsbourg, à l’image du petit Juif haut comme trois pommes qui a déjà l’arrogance du cinquantenaire enfumé. Gainsbourg serpente à travers ses compositions entre Baudelaire et Vian, nazisme et capitalisme, il unit le tout avec ses esquisses tout d’abord, puis ses chansons.

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Gainsbourg est poursuivi par sa Gueule, intrigué par lui, avant qu’il ne fasse plus qu’un avec elle. L’homme à la tête de chou et à la sexualité débordante est aussi un fils à papa timide et travailleur. Vie rêvée ou pure vérité, Sfar préfère s’attarder sur les mensonges de Gainsbourg, car ils sont plus révélateurs de sa personnalité. Son caractère provoc’ semble contaminer tous les acteurs du film. Casta en Bardot flamboyante, Sara Forestier en France Gall délurée, Anna Mouglalis en Gréco ronronnant de plaisir… Le film lui-même refuse la pellicule et s’étend jusqu’à la bande dessinée. Une provocation, un sourire et puis s’en va. Le film de Sfar surprend aussi avec la performance d’Elmosnino, habité mais pas caricaturé. L’oscillation du rôle-titre est aussi l’oscillation entre surréalisme du conte et repère chronologique. La figure que l’on croyait prévisible devient mystérieuse pour notre plus grand plaisir, ou notre plus grand fantasme.

Invincible, intenable, insatiable, incroyable… Ode à Mandela

Invictus, Clint Eastwood, 2010
Nelson Mandela (M Freeman) & François Pienaar (M Damon)
Sortir un film par an ou trouver l’unité et la continuité dans une filmographie, Eastwood choisit les deux pour ainsi explorer les failles de l’homme en société. A travers l’élection de Mandela en Afrique du Sud et son action pour créer un pays cosmopolite, Clint Eastwood filme l’action du président le plus inattendu et le plus visionnaire de l’Histoire. A figure extraordinaire, réalisateur extraordinaire ?

« Je suis le capitaine de mon âme », dixit Henley, d’après son poème Invictus. Un poème de prédilection pour Mandela emprisonné. Lors de son premier mandat en tant que tout premier président noir, Mandela a eu la lourde tâche en 1994 d’unifier un pays encore marqué par l’Apartheid. Contrairement à Gran Torino, Eastwood ne joue pas dans ce nouveau film. Il soigne cependant la distribution, avec Morgan Freeman en Mandela plus qu’attachant, et Matt Damon, capitaine de l’équipe de rugby nationale. Les tensions sont palpables dès les premières minutes : les blancs jouent au rugby sur du gazon, les noirs jouent au football sur la terre. Mandela prend cependant l’organisation de la coupe du monde du rugby à Johannesbourg comme une opportunité pour lier le pays dans la liesse. Le film alterne donc scènes de la vie d’un président avec ses gardes du corps et évolution d’une équipe de rugby à travers les yeux du capitaine de l’équipe.

Il ne s’agit pas cependant d’un film sportif en bonne et due forme avec évolution simple : défaite/entraînement/victoire. Eastwood ne s’attarde que très peu sur cet élément-là. Il appuie surtout sur la politique renversante de Mandela, qui touche à tout et voyage partout, quitte à se rendre malade. Du capitaine de l’équipe d’Afrique du Sud à Taiwan en passant par les problèmes économiques, Eastwood rend surtout hommage à un hyper président qui a su de manière simple et complète comment unifier sa Rainbow Nation.

La relation entre François et Mandela reste plus officielle qu’officieuse cependant, et de manière plus générale le film semble souffrir de prolixie. Vouloir tout dire, tout voir, cela donne un effet artificiel à la victoire de la coupe du monde, car des extraits télévisuels nous passons au match décisif filmé de l’intérieur, et ceci pendant une demi-heure. Ici, la sobriété d’Eastwood devant des événements si incroyables en eux-mêmes transformerait son film en documentaire. Cette artificialité semble s’étendre jusqu’à la scène où François visite la cellule de Mandela et aperçoit en transparence l’homme politique lorsqu’il n’était qu’un prisonnier parmi d’autres. Eastwood a donc avant tout voulu appuyer son hommage, quitte à rester linéaire et attendu. Il parvient cependant à retransmettre l’émotion et la fièvre des matchs de rugby, en les accompagnant de musiques primitives, et ainsi accentue le combat des « titans », notamment en mettant au ralenti les scènes du match. Ce qui compte pour Eastwood ce n’est pas la technique sportive de la victoire, mais la victoire elle-même, dans toute son effervescence. Le symbole est peut-être ostentatoire, mais il appuie ainsi l’actualité des Etats-Unis. En effet l’Amérique d’Obama trouve une réverbération plus puissante dans l’image de la coupe tenue par une main de blanc et une autre de noir.

Un avis donc mitigé pour le dernier Eastwood, qui présente un intérêt plus historique que cinématographique. Ceci dit, les matchs de rugby sur grand écran ET filmés par Clint Eastwood, c’est rare. Comme un paradoxe, la figure de Nelson Mandela s’oppose à l’homme qui est toujours vivant, mais qui ne prend plus part à la vie politique, son opinion sur le film reste muet pour l’instant. Faut-il créer un mythe pour faire revivre un peuple ?

Game Over : Gothique ne rime pas avec esthétique.

Solomon Kane

Chronique d’un insuccès, quand jeu vidéo et toile ne font pas bon ménage.
Solomon Kane
Ne soyons pas de mauvaise foi. Il faut de tout pour tous, aussi bien dans la nature, que dans le cinéma, mais bon, il y a certaines limites à ne pas dépasser. La Foi, le fameux Solomon Kane, nom aussi ridicule qu’imprononçable, la cherche en vain. Général sanguinaire vendu au Diable, Solomon tente de se racheter une conduite dans la Rédemption. C’est sans compter bien sûr sur ses anciens démons, ou plus précisément sur Malakai (le Maudit ?), maître de magie noire, entité maléfique par excellence qu’il faut éliminer évidemment, beaux yeux de Meredith et puritanisme obligent.

Nous ne pouvons observer cet opus que sous l’angle de l’ersatz des classiques du genre. C’est bien malheureux en effet pour un film, d’être réduit à si peu d’intérêt. Prince of Persia sans le sable, Le Seigneur des Anneaux sans Gandalf, Van Helsing sans Hugh Jackman… Les comparaisons vont bon train, ou plutôt bonne calèche (1601 oblige). Solomon Kane révèle un élément comique inattendu : ses dialogues. Non-inspiration du scénariste ou privilège accordé à l’action, les phrases se font courtes et ridicules, la modulation de la voix est portée à son paroxysme. Ajoutez à cela le doublage français, fou rire assuré.

Il aurait fallu plus qu’un bon doublage à ce film, qui se révèle bien pauvre même face aux jeux vidéos actuels. Solomon Kane semble avoir été façonné comme prêt à être consommé et oublié. Une fois les créatures de l’enfer aperçues, une fois que les têtes voltigent, merci et à bientôt. Pas d’explications, ni d’excuse, juste un prétexte pour un navet, américain jusqu’au bout des ongles bleus du « cavalier masqué ». Comment peut on-oser sortir encore aujourd’hui des films où le héros change de tunique sans cesse, mais garde sa chevelure devant les yeux, pour faire ressortir sa dentition immaculée (certifiée de 1600) et son pantalon de Guitar Hero cuir de vache véritable ?

Solomon Kane est une lullaby qui a dû bercer les chanteurs de Heavy Metal au milieu des années 90, il n’était pas pourtant nécessaire de la porter à l’écran avec aussi peu de soin et de cohérence (nous ne nous référerons qu’au final, deus ex machina incompréhensible). Esthétique déjà vue, bon sentiments dégoulinants, christianisme trash, décors en carton, et philosophie de vie bornée, we get bored.
C’est finalement avec soulagement que nous laissons Solomon affronter le mal, seul.
Game Over

Quand biopic devient français, et la musique country apaisante

Walk The Line (2005)
Walk the Line : Du feu dans les veines

Un autre biopic mièvrement glorificateur d’une des légendes de la musique dans la lignée de Ray ? Walk the line, porté par deux acteurs au charisme ici dévoilé, creuse un peu plus le thème de l’être déchu apaisé par la musique.

Le grand avantage des biopics, maintenant qu’ils sont à la mode, c’est que le but de chacun est souvent assez visible : il faut faire redécouvrir une figure quelque peu poussiéreuse de la musique pour souligner son avant-gardisme ou sa simplicité. L’inconvénient cependant de ce genre est la répétition de plusieurs leitmotive : la lutte des classes, l’élection d’un parmi les autres, les difficultés de percer, la folie du succès, etc.

Walk the line aborde bien évidemment ces thèmes, mais il semble pointer sur le caractère bipolaire de Johnny Cash, la référence country dont il est question, entre succès et défaites des représentations, fanatisme et haine de son public, la foule des concerts et la solitude d’une cure de désintoxication, pour définir la stature solide d’une légende mais également le corps fragile d’un homme. L’oeuvre de Mangold est donc plus une cristallisation de la relation entre Carter et Cash qu’un véritable biopic.

Il appuie également sur la fièvre de cette époque lors des concerts, une folie qui correspondrait aujourd’hui aux virées nocturnes des « clubbers » des années 2000. Ode à la country, ode au travailleur, ode au droit chemin, car Cash Walk(s) the Line malgré ses erreurs. Un film qui sent bon l’Amérique puritaine, voire un peu trop, qu’importe Reese Whitherspoon a pu décrocher l’Oscar. C’est à se demander s’il vaut mieux jouer de manière correcte dans un film pro-américain plutôt que de crever l’écran dans un film indépendant. Le mystère Cash tient surtout à cette ambiguïté de l’homme discret qui donne un concert aux prisonniers, et l’homme public qui demande sa partenaire de chant en mariage devant une foule déchaînée.

Rouge Femme, Rouge Sang, Rouge Pedro

Volver (2006)Volver, Pedro Almodovar

Dernière mouture signée Almodovar, dernier tourbillon espagnol qui distille sa touche de rouge sur toute la pelicula et maîtrise ainsi un tourbillon ibérique. Le vent souffle en effet sur la Mancha, cette contrée désolée que doit parcourir Raimunda et sa fille pour rendre visite à sa tante Soledad, et ainsi se recueillir sur la tombe parentale.

Rouge Femme. Comme à son habitude Almodovar filme la femme dans toute sa contradiction et sa folie, il capture et accentue les caractère fort de ces mamas à l’espagnole, et s’amuse à filmer ces véritables « cyclones » sentimentaux, capables de tuer leur propre père ou de faire revenir à la vie leur mère.
Rouge Sang. Volver, le retour, ou le retour à la mort, le retour des morts, le film d’Almodovar effleure la science fiction, mais à peine pour révéler la comédie noire, faite de maris morts dans des congélateurs de restaurants et de quiproquos épicés.

Rouge Pedro. Almodóvar enchaîne avec une facilité déroutante faits fantastiques coquasses, vérités blessantes et sérénades émouvantes. Le rouge pétillant ressort devant le triste cimetière. Le sang souille la cuisine pastel, la petite voiture rouge métallisé traverse les régions arides et venteuses de la Mancha.

Volver forme un tout, comme un camaïeu de passion, dont il avait entamé la part sombre dans La Malà Educacion. Pedro mène avec brio des femmes fortes aux caractères imposants et à la sensibilité troublante qui continuent leur route. Le vent d’Est se lève, les portes du patio se referment sur nous.