Archives pour la catégorie Les Fiches du Cinéma

Macadam Baby, le provincial poissard

Tribulations d’un jeune provincial amoureux dans un Paris stéréotypé. Malgré ses personnages attachants, ce film cache difficilement ses erreurs scénaristiques, et son manque de rythme, que le format du court-métrage aurait peut-être mieux desservis.

macadamThomas est un jeune étudiant en philosophie qui habite avec ses parents dans le Nord-Pas-de-Calais. Il part seul à Paris avec un manuscrit, Gnothi Seauton, et l’espoir de le faire publier chez un éditeur et ami de son père. À un bar, il sympathise avec Julie, dont il tombe amoureux. Celle-ci s’enfuie et vole son argent dans son dos. Thomas retrouve son frère Grégoire avec difficulté : ce-dernier avait ignoré ses appels et ses messages. Il accepte de lui faire une place là où il habite, chez la grand-mère de son ami Jérémy, avec Marco, un autre ami. Comme Jérémy ramène une fille différente par nuit, il se retrouve un soir avec Julie, à la surprise de Thomas.

Pour son premier long métrage, Patrick Bossard a choisi une histoire prétendument inspirée de faits réels. Pourtant, la première impression qui s’en dégage semble bien loin de la réalité. Ne serait-ce que Thomas, le jeune héros étudiant de philosophie, qui débarque à Paris plein d’illusions. Les clichés sur le provincial qui ne connaît pas la cruauté de la capitale ne sont pas épargnés, tout comme ceux du jeune écrivain qui ignore le fonctionnement des maisons d’éditions. Le plus énorme réside encore dans le comportement de son frère et ses amis, qui vivent de plans foireux et comptent leurs salaires en centimes, mais n’hésitent pas à tout plaquer pour rassembler une somme faramineuse pour une jeune fille qu’ils ne connaissent que très peu.

macadam-babyySi l’ensemble se veut réaliste, tout sonne faux. La gestion des personnages secondaires, qui aurait pu apporter une respiration comique par rapport à l’histoire principale assez sombre, a elle aussi été négligée. Quand Grégoire, Jérémy et Marco se déguisent en pères Noël en pleine rue pour proposer des photos, ils ne prennent pas le temps de croire à leur canular : les trois courent presque après les passants pour leur demander une pièce, portent leurs barbes blanches à moitié avant d’être embarqués par la police. Ce film révèle ses effets avant même de les utiliser, comme une caméra cachée qui aurait un cadreur à découvert. De ce fait, l’évolution de Thomas n’est ni attendrissante, ni révoltante. De plus, lors de l’épilogue, elle n’a pas l’air d’avoir changé, puisque Thomas ne pense qu’à retrouver Julie. Un film réel, peut-être, mais très peu réaliste.

Crédits photos : Kanibal Films Distribution

CINEMA : Turbo, tout feu tout flasque

Sans sortir des sentiers battus du film d’animation à la Pixar, Turbo apporte quelques coups d’accélérateur et ose franchir le cap de l’humour noir, au risque d’être légèrement polémique, comme son prédécesseur de chez Dreamworks, Shrek.

turbo-au-cinema-le-16-octobreThéo vit dans un paisible potager de tomates à Venice (Californie) avec son frère Chet. Il a pourtant un rêve : devenir un grand pilote de voiture comme son héros : Guy LaGagne, dont il suit tous les exploits. Raillé par ses collègues, Théo se retrouve dans le moteur d’une voiture de course sauvage, et aspergé d’un carburant fluorescent qui transforme son ADN…

Au milieu de la bataille des franchises de films d’animation, certains opus uniques et assez atypiques peuvent voir le jour. Ce fut le cas de Là-Haut, qui assumait son côté apologie, ou bien L’Étrange pouvoir de Norman, film fantastique et inventif réalisé en stop motion. La genèse de Turbo est bien plus simple : Dreamworks Animation a lancé un concours d’histoire courte au sein de son entreprise, remporté par David Soren. Son idée est partie de Fast and Furious qu’il a décidé d’associer avec un opposé total : les escargots.

414855-turbo-3dBien que très comique, ce postulat de départ peine à s’imposer : Théo, le petit escargot rêveur trempé dans un dangereux liquide fluorescent, se transforme en véritable voiture. Il ne laisse plus de bave derrière lui, mais une trace de pneu de voiture. Ses yeux font d’ailleurs office de phares, de poste radio, etc… Pourquoi ne pas lui avoir laissé ses attributs de gastéropode afin d’appuyer la différence entre voitures et escargots une fois transformé ? Malgré cette question fondamentale, le film garde un bon rythme. Les seconds rôles sont bien soignés, aussi bien du côté humain (la clique d’immigrés d’une vieille station-service) que des mollusques (L’Ombre Blanche, Cool Raoul…).

Quelques touches d’humour noir (les escargots enlevés quotidiennement par des corbeaux ; les blagues récurrentes sur l’identité sexuelle des mollusques hermaphrodites) viennent ajouter à ce film une légère ironie à la morale «Aucun rêve n’est trop grand, aucun rêveur n’est trop petit.» Et lorsqu’on retrouve le nom du rappeur Snoop Dogg parmi les voix originales de cette vraie-fausse défense du dopage, ce n’est qu’avec peu de surprise.

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Crédits photos : 20th Century Fox

Opium, le premier essai enfumé d’Arielle Dombasle

Histoire fantasmée de la liaison entre Jean Cocteau et Raymond Radiguet, la vision d’Arielle Dombasle se veut aussi grandiose que son maître, en respectant à la lettre ses chansons. L’effet final, assez lourd et volontairement décousu, est plutôt grandiloquent.

opiumJean Cocteau, est en cure de désintoxication de l’opium. Dans ses délires, il revoit le corps d’un jeune homme. Ce même homme lui arrache sa lecture des mains pour la jeter à la mer un après-midi. Plus tard, il se présente comme étant Raymond Radiguet, avec son manuscrit des Diables au corps. Cocteau décide de l’emmener avec lui à Paris.

Sur un fond noir, le pinceau couleur d’étoile du peintre croque un visage d’homme, avant de signer ‘Jean’, et de dessiner une étoile. Aborder Jean Cocteau, l’artiste anticonformiste par le biais de son œuvre, voilà un bien beau défi. Si la démarche de Cocteau avait pour but d’exploser les codes de la société du XXème siècle, elle peut paraître bien sage pour un spectateur post-bug de l’an 2000. Arielle Dombasle a toutefois choisi la voix de la romance, quitte à aborder le suranné et le kitsch.

opium1Sorti de sa torpeur due à la prise d’opium, Cocteau se remémore le souvenir du jeune Raymond Radiguet, rencontré lors d’une de ses cures de désintoxication sur la plage. Sa vivacité l’intéresse, il lui fait connaître le gratin Parisien guindé, tout en entretenant une relation avec lui, un peu trop libre au goût du poète. Entre les tableaux noir et blanc, sortes de rêveries symboliques, et les scènes de fête foraine ou de soirée mondaine, il n’y a que très peu de différences : les costumes et les effets sont bariolés, recherchés, voire encombrants.

À partir d’une belle histoire d’amitié entre les deux écrivains, Dombasle a transformé la relation des deux hommes en une passion digne de Rimbaud et Verlaine, bien trop exagérée pour être touchante. Et si Philippe Katerine, Valérie Donzelli, Jérémie Elkaïm, Julie Depardieu et Ariel Wizman y font de courtes apparitions, ce n’est que pour souligner cette nouvelle définition du tout-Paris dans lequel Arielle Dombasle se rêve en figure centrale, mystérieuse faucheuse qui chante. À l’oreille, les chansons, écrites par Cocteau lui-même, sonnent le glas de cette fausse adaptation en trompe-l’œil.

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Crédits photos : Margo Films

Super Trash, ordures bien gores

Plus haute que les montagnes environnantes, la décharge publique de Villeneuve-Loubet cache de moins en moins bien les déchets de la Côte d’Azur. Reportage à chaud d’un documentariste, perdu au milieu des bennes à ordures et des pots-de-vins.

supertrashSous un soleil de plomb, Marc Esposito prépare sa caméra à filmer l’horreur : les poubelles. En tant que Villeneuvois pure souche, il pensait connaître tout de ce monticule pestilentiel qui embaume toute la communauté. Son journal intime chronologico-thématique suit sa plongée dans la déchèterie, qui se révèlera bien plus choquante qu’elle ne paraît.

Au départ, Marc Esposito choisit de s’installer dans un cabanon, esseulé, le même cabanon dans lequel il jouait quand il était enfant. À peine accepté en tant que visiteur de la décharge, il manque de se faire écraser par la chaîne des camions. L’odeur est insupportable, il porte un masque bien peu efficace pour se protéger. Le tournage est minimaliste : en plus de sa petite caméra portative, une GoPro permet de voir en contre-champ le visage du réalisateur, malmené par cette expérience de plus d’un an. L’observation de ces bennes donne des images choc : des denrées encore comestibles côtoient des objets encore neufs, des défécations, des liquides suspects qui ressemblent à des hydrocarbures, des cercueils en fin de bail… Les images s’amoncellent jusqu’à la nausée. Esposito expérimente quelques uns de ces produits, avec plus ou moins de succès. Il arrive même à trouver plusieurs tapis rouges, en pleine période de festival de Cannes.

Sa route croise celle de Raymond, fervent défenseur de la forêt. Son discours est simple. Il pencherait presque vers le chamanisme lorsqu’il se met à écouter le tronc d’un arbre. Sa révolte est pourtant bien vive : pour lui, la décharge de Villeneuve a détruit l’éco-système. Lorsque Esposito réussit à interroger un conducteur de camion, c’est avec le visage caché. Ce dernier n’hésite pas, cependant, à évoquer des pratiques peu orthodoxes. Parmi elles, le fait d’éparpiller des bidons de produits chimiques un peu partout dans la décharge, pour qu’ils ne soient pas concentrés en un seul lieu. Un extrait du discours du maire révèle que la décharge aurait dû être fermée bien plus tôt. Raymond montre au réalisateur l’ancienne décharge : là où les ordures ont été enterrées il y a une trentaine d’années, certains objets ne se sont pas détériorés. La végétation n’a d’ailleurs pas repoussé depuis. Mais le pire arrive avec la pluie : le jus de la décharge qui s’écoule est bien sombre…

super-trash-le-film-surf_the_trash_martin_esposito_01Le réalisateur dans son cabanon prend une posture du vagabond à la Into the Wild, sans prendre la parole en off comme Michael Moore. Les images choquent, ici un jouet encore emballé, là un surf. Le montage est efficace, mais il manquerait peut-être de nuance : la décharge azuréenne est inacceptable, cependant, elle n’est que le symptôme d’une région qui doit gérer une démultiplication de ses habitants en été.

Un an plus tard, le réalisateur trouve encore des tapis rouges dans les ordures. Cette fois-ci, sa recherche Cannoise aboutit : le tapis est changé après chaque montée, soit un équivalent de 3000€, trois fois par jour… Son observation prend fin lors de la fermeture de la décharge. Avec un bandeau du tapis rouge autour du front, Esposito chasse les camions de ce qui n’est plus qu’un no man’s land, avant qu’une autre décharge soit ouverte.

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Crédits photos : Kanibal Films Distribution

One Direction: le film, ou l’étape marketing calibrée ?

Documentaire sur le nouveau phénomène de mode, One Direction : le film ne laisse que très peu de place à l’improvisation. Les images alternent entre extraits de concert et journal de tournée. Calibré pour satisfaire le fan aveuglé, le curieux peut passer son chemin.

one-direction-le-film-8Ils font tourner la tête des adolescentes du monde entier, si l’on veut bien croire ce que nous dit ce documentaire. Niall, Liam, Zayn, Harry et Louis font partie de One Direction, boys band recalé en 2010 à la finale d’X Factor, un télé-crochet anglo-saxon. Malgré leur défaite, le groupe, propulsé par leurs fans sur les réseaux sociaux, est à présent sur le point d’entamer une tournée mondiale, en stades exclusivement.

Véritable produit dérivé, le film ne nous apprend pas plus de choses que ce qu’une aficionada aurait déjà lu dans un des nombreux fanzines épluchés ses trois dernières années. Les performances live sont agrémentées d’animations 3D assez grossières pour justifier la sortie du film en relief. Aux interviews des protagonistes se mélangent des scènes chorégraphiées et autres improvisations, le tout formant un magma commercial très scénarisé et peu digeste. Les cinq chanteurs s’émerveillent devant le Japon, foncent au Madison Square Garden de New-York… Ils n’ont que très peu de temps pour ‘profiter de leur vie de Britannique lambda’.

Pourtant, au milieu de cette ode à leur succès, les témoignages des cinq jeunes hommes sont assez variés. Zayn paie une maison à sa mère et s’est acheté un studio pour graffer en liberté. Un véritable artiste, dit-il. Liam, par contre, a beaucoup plus conscience du caractère éphémère de son rêve, qui dépasse son cadre familial. Harry et Liam ont, quant à eux, conservé des souvenirs de leurs quotidiens : le premier était vendeur dans une boulangerie, le second assistait à des matchs de football en famille. Reste en images le penchant des cinq pour les blagues et la rigolade.

One-Direction-movie-poster-1840689En revanche, aucun mot n’est dit sur leur stratégie commerciale, sur l’envers du décor, sur l’élaboration du son One Direction, comme Jon Chu l’avait tenté avec Justin Bieber et Never Say Never (2011). Entre deux voyages, les langues semblent se délier sur la gestion du stress et des bains de foules, en apparence seulement. Ici une bousculade devant le Nike d’Amsterdam les surprend. C’est aussi ça, le succès. Lors d’un vrai-faux camping en Suède autour d’un feu, ce sont les mêmes commentaires sur leur succès que nous entendons, comme une tentative de nous convaincre de leur talent.

Point d’orgue de leur tournée, leur concert à Mexico a rassemblé pas moins de 65 000 fans. Inébranlables, ils assurent le spectacle, avant de repartir pour une autre date. Les cinq travaillent dur, nous dit-on. Ils ont en effet enregistré leur dernier album, encore inédit, pendant qu’ils étaient en tournée. Ce film cache donc son caractère médiatique derrière un bien maigre prétexte : remercier tous ceux qui se sont déplacés à leurs concerts. En prenant la place rêvée d’une fan très proche du groupe, il ne pose jamais la question des enfants stars, ellipse toute réflexion, pour satisfaire l’amoureuse du groupe. En revanche, les blagues, caméras cachées et surprises qu’ils réservent à leurs fans, ces délires qui ont forgé leur succès sur le net, sont reportées au générique. Peu sérieuses, elles bénéficient pourtant de maquillages professionnels suggérant une intervention de la production.

On gardera en tête les clins d’œil caméra que font ces chanteurs en plein milieu du stade de Londres, bien conscients d’être filmés, comme lorsqu’ils réalisent leurs pitreries. Faussement rebelles, ils sont peut-être les plus conscients de leur stratégie commerciale. À réserver donc aux Directioners.

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Crédits photos : Sony Pictures

Cinema Komunisto, Une Cine-città yougoslave

Les années communistes de la Yougoslavie vues par sa cité du cinéma. Au-delà de la docu-fiction sur un état qui n’existe qu’en film, portrait d’un pays idyllique et uni au cinéma  avant qu’il ne soit déchiré par la guerre des années 1990.

affiche-Il-etait-une-fois-en-Yougoslavie-Cinema-Komunisto-Cinema-Komunisto-2010-1Le cinéma à l’époque communiste se résume-t-il seulement à des films de propagande ? En véritable pionnière, la Yougoslavie a été l’une des premières à entreprendre la réalisation d’une cité du cinéma en 1946. C’est à travers les yeux de Leka, le projectionniste personnel du président de la Yougoslavie, le maréchal Tito, que nous plongeons dans ce documentaire aux fausses allures de chronique historique. En effet, le maréchal Tito était un cinéphile : il a visionné avec sa femme un film par soir pendant une trentaine d’années, soit près de 8800. La cité a produit principalement des films à la gloire du président, avant de s’ouvrir au marché mondial grâce à des tarifs minimes et comme devise aux exigences de tournage : «Nema problema !» («Pas de problème !»). Au milieu des ruines d’Avala Films, quelques irréductibles entretiennent les archives et les lieux désaffectés, entre coupures d’électricité et toiles d’araignée. Les lieux semblent s’être arrêtés au milieu des années 1980. Certains acteurs (qu’ils soient producteurs, réalisateurs ou stars) de cette époque racontent avec beaucoup de nostalgie cet âge d’or du cinéma, où les producteurs Américains se bousculaient pour bénéficier de leurs décors énormes. Pour appuyer leurs propos, des images témoignent du sujet principal : des films de guerre, beaucoup portés sur les explosions. Les quelques noms qui ressortent de ces happy few s’interrogent maintenant sur les obscurs financements de ces super productions, d’autant plus qu’un ancien membre des services secrets était pendant un temps à la tête d’Avala Films. Contrairement aux fastes déployés par le maréchal et ses mises en scène spectaculaires (sur l’île Brioni qu’il avait privatisé), la qualité de l’image est par contre de qualité plus modeste. Les archives n’ayant été que très peu restaurées, elles appuient sur le côté désuet de ces chants à la gloire de Tito. De la même manière, la qualité des caméras des documentaristes donnerait presque l’impression que ces images datent des années 1990. Pourtant, il y a bien foule en 2008 devant un pont à moitié dans l’eau, clé de voûte de la stratégie de Tito lors de la bataille de Neretva. Le pont avait été reconstruit entre temps pour les habitants, puis détruit une deuxième fois pour les besoins de la reconstitution de la success-story du président. Dans son propre rôle, ce-dernier avait d’ailleurs choisi… Richard Burton. Entre ces scènes légèrement grotesques d’un leader qui s’était fait aimer de son peuple avant d’être élu président à vie en 1974, certaines séquences révèlent un élément essentiel de la réussite yougoslave : le rôle de l’armée. Les conscrits pouvaient être réquisitionnés pendant leur service militaire en tant que figurants sur les plateaux, ou spectateurs du festival national de Pula pour remplir les arènes. Bercés par les stars Américaines et une esthétique de la perfection, Tito n’avait pas préparé le peuple à sa mort en 1980. Si la Yougoslavie n’existe plus qu’en film, les fans de Tito sont encore nombreux à se faire prendre en photo devant sa tombe. Un peuple qui n’a pas encore fait le deuil de sa Yougoslavie fantasmée.

Crédits photos : Les films des Deux rives

Retrouvez également le site officiel du film en cliquant sur ce lien.

Rock the Casbah : Un Maroc de carte postale

Le soleil est doré, les sucreries coulent à flot. Dans un Tanger magnifié, funérailles d’un self-made-man qui a imposé trop longtemps le silence des femmes chez lui. Deuxième film de Marrakchi en forme de makroud : délicieux mais un peu trop nourrissant.

casbah1Mort hier soir, Moulay Hassan nous invite à l’accompagner dans sa maison de Tanger, et à contempler son propre corps, prêt à être inhumé. Conformément à la religion musulmane, le huis-clos de trois jours pour les funérailles commence. C’est l’occasion pour Aïcha d’être entourée de ses filles Miriam, Kenza et Sofia, qui revient d’Hollywood avec un garçon.

Pour son deuxième film, Laïla Marrakchi s’intéresse à l’histoire d’une famille, plus précisément l’enterrement d’un patriarche de Tanger. Dans un costume blanc immaculé, Omar Sharif nous accueille dans sa maison, magnifique bâtisse de style colonial, en train de grignoter une figue, avant de nous annoncer que la raison de ce film n’est autre que sa mort.

rock-the-casbahDès lors, les cinq femmes de cette maisonnée qui étaient sages et silencieuses, décident de prendre le pouvoir. Le huis-clos d’enterrement n’est pas nouveau, mais dans ces conditions il permet de faire entendre la voix de ces femmes et de dénoncer le sexisme ambiant dans l’Islam et ses pratiques. D’un cadre strict et très chauvin, la maison devient le théâtre de révélations, de plus en plus énormes. Si les personnages évoluent chacun d’un stéréotype assez appuyé vers un portrait plus atténué, la trame en crescendo perd de son souffle lorsqu’elle n’est pas accompagnée des murmures du fantôme.

Par sa volonté de faire parler toutes les femmes, Marrakchi perd un peu le fil de son drame qu’elle veut aussi comique que tragique. Si les piques de comédie sont justes (le fait que Sofia l’actrice d’Hollywood, n’obtienne que des rôles de terroristes), la part de tragique peine à s’exprimer pleinement au point culminant du récit. Le débat s’apaise plus par fatigue que par conviction, et la scène de réconciliation qui suit n’est expliquée qu’avec la préparation du thé à la menthe. Le décor de Tanger est celui d’une carte postale, ce qui ajoute à l’onirique et au détachement de cette chronique familiale pas comme les autres, attachante malgré ses quelques débordements.

RIPD : Brigade Fantôme, MIB à la sauce blanche

Il faut sauver le monde, et le faire rire en même temps. Ersatz moins subtil du duo Will Smith-Tommy Lee Jones mais avec un goût prononcé pour l’invraisemblable, ce gros calibre de l’été fonctionne très bien quand il est pris au second degré.

ripdNick Walker, policier de Boston, se fait abattre par son propre coéquipier lors d’une descente. Une fois mort, le temps se fige. Il se fait aspirer par un énorme tourbillon et se retrouve dans un bureau de police de la RIPD, la brigade fantôme. La responsable, Procter, lui propose de travailler cent ans pour eux afin d’échapper au jugement dernier. Sa mission : trouver et arrêter les crevures, des âmes qui se cachent parmi les vivants.

Outre-Atlantique, les entrées salles pour RIPD ont généré à peine un dixième du budget de cette production de l’été en 3D. Elle avait pourtant tout pour plaire : moitié buddy movie, moitié enquête policière avec un zeste de monstruosité apocalyptique très Men In Black, elle fait cavaler le gendre parfait Ryan Reynolds avec un Jeff Bridges du 19ème siècle. Parti de cette absurdité de départ, le film joue la carte de l’invraisemblable du début à la fin, et n’hésite pas à appuyer sur certains points. Les vannes qui reviennent le plus souvent sont les avatars : le vieil asiatique pour le héros, la belle blonde qui fait jouer à chaque battement de cils l’introduction de Let’s Get it On pour le cowboy. Bridges incarne d’ailleurs l’exact même rôle que celui de True Grit, la gouaille en plus. Occulté par la promotion du film, Kevin Bacon semble se délecter d’avoir un rôle légèrement plus travaillé que les autres, et encore.

RIPD_Sortie-Cine_BBBuzzCascades en tout genre, transformations des crevures en enflures sous l’effet du cumin, mouvements rapides de caméra, la 3D donne le tournis. Les explications, qui se comptent sur les doigts de la main, arrivent dans d’énormes pneumatiques dorés (signe qu’ils viennent du Très Haut ?). On se demande ce que vient faire Mary-Louise Parker dans cette joyeuse parabole sur les effets de l’abus de rentabilité au cinéma en tant que chef de brigade. Il manque peut-être à cette histoire convenue un petit peu d’originalité pour le sortir du statut de film à pop-corn. Au mieux, un bon divertissement réchauffé, même si ce n’est pas trop de saison.

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Crédits photos : Universal Pictures

An Oversimplification of her Beauty, romance-patchwork

Comme une dépression amoureuse peut prendre plusieurs tournures, un film devrait-il rassembler toutes les formes artistiques possibles ? Pour son premier long-métrage, l’artiste New-Yorkais Terence Nance a choisi d’étudier ce qu’il connait le mieux : son chagrin.

Un homme seul prend le métro un soir. L’image se fige tandis qu’une voix off présente les deux parties du film : An Oversimplification of her beauty et How would you feel ? , des études très sérieuses sur les effets d’une longue relation amicale ambiguë ayant pour héros le réalisateur.

An-Oversimplification-of-Her-Beauty-posterCinéaste, plasticien, mais avant tout artiste, Terence Nance s’est petit à petit créé un nom dans le milieu New-Yorkais grâce à  ses courts métrages expérimentaux. Le sujet qu’il a choisi est basique : il essaye de disséquer la friend-zone. Pour les anglo-saxons, ce terme définit la plus grande peur des hommes : être considéré comme un ami et non un potentiel partenaire sexuel par les femmes. Loin de la farce graveleuse, Nance a rassemblé des images et projets qui représentent pas moins de six années de travail. Le résultat, très séduisant dans l’idée, peine en pratique. Parti d’un court-métrage réalisé en 2006, Terence Nance a tricoté autour d’une relation ambiguë qu’il a expérimenté avec une amie. En guise de fil rouge, il utilise sa propre voix, très froide et distante, pour faire le lien entre les séquences animées et celles en images réelles. Ce fourmillement d’idées n’est qu’en partie désorganisé : Nance donne à voir le film en train de se créer. Il change les VHS entre les séquences, reprend un récit ici commencé là. Bien que filmé du début à la fin, il garde une distance entre ses différents rôles, et n’est que le héros pendant un temps. Son projet se veut être un équivalent cinématographique du stream of consciousness, mais il perd de son ampleur une fois le stratagème dévoilé. L’omniprésence de Terence Nance finit par révéler ses faiblesses : il n’incarne pas son texte et a coupé toutes ses répliques du montage. Accompagné des faibles plages musicales de Flying Lotus (et non de Jay-Z, qui fait partie d’une longue liste de co-producteurs), le résultat sonore monotone semble être en parfaite opposition avec le chatoiement des images.

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Crédits photos : Damned Distribution

Peut-être qu’on n’a pas le même humour. Ah bon ?

Construit sur des blagues vaseuses sans rythme, cet étrange conte absurde et minimaliste fait avec les moyens du bord montre ses imperfections, les vices sociaux souvent cachés souvent dans les moqueries, use, fatigue, mais ne fait jamais vraiment rire.

Peut-etre-qu-On-n-a-pas-le-Meme-Humour_referenceDans le noir, deux personnages discutent à propos d’une éclipse. Après deux explosions, la trame narrative fait un bond cinquante-quatre minutes en arrière. En fin de matinée, Théo tente de faire cuire un gâteau au Soleil tout en remplissant un gant de vaisselle avec un tuyau d’arrosage. Stéphane, exténué, s’énerve à propos de la Fiat 500 qu’il pensait garer à l’extérieur, mais qui a sa place dans le jardin. Avant l’arrivée du patron, Stéphane veut se détendre et propose à Théo de faire une partie de ping-pong.

Non, nous n’avons effectivement pas le même humour. La scène d’apocalypse dans le noir présageait pourtant un film malicieux. Cependant, le pétard est mouillé dès l’introduction : parmi toutes les possibilités narratives ouvertes (les costumes, le gâteau qui cuit au soleil, la Fiat 500), le film se cantonne à un match de tennis de table. Bien que le challenge de la durée ait été relevé, il ôte au film un sérieux manque de rythme. Les échanges de balle sont ponctués soit par l’arrêt d’un des deux joueurs lorsqu’ils sont vexés, soit par une parenthèse délirante qui extrapole un tic de langage sportif. Confronter Théo, ses blagues fantaisistes et son monde délirant à Stéphane le terre-à-terre et ses piques racistes, voire sexistes, transforme tout débat en ergotage interminable et foireux. L’évolution crescendo du film se veut inspirée des dessins-animés de Tex Avery et de leur art de la surenchère. Cette ambition a du mal à s’exprimer avec l’incarnation limitée des acteurs et le rendu du film. Le noir et blanc n’est jamais le même, il donne clairement un effet maison qui coupe toute crédibilité. Selon les plans, la balance des textures peut changer, la chemise blanche d’un des deux personnages peut se fondre dans le décor. De la même manière, le son peut parfois être saturé, ou au loin. Théo s’empare même du micro pour chanter a capella une chanson à partir d’une de ses répliques. Il n’y a pas un seul type d’humour, le film ne sait pas faire son choix entre comique de situation, mise en abyme expérimentale des blagues cinématographiques et humour gras à l’Américaine. Sans vie ni envie, le format court aurait peut-être mieux fonctionné avec cette private joke poussive.

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Crédits photos : Deuxième Acte