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CINÉMA : L’Extravagant voyage du jeune et prodigieux T. S. Spivet, Jeunet à rallonge

Pour son nouveau pot-pourri, Jean-Pierre Jeunet a exhumé ses albums d’enfance. Si les péripéties de T. S. et sa bouille émeuvent, elles cachent difficilement d’énormes lacunes scénaristiques.

Quatre ans après Micmacs à tire-larigot, ode à la médiocrité occulté par les grimaces de Dany Boon juste après son succès Ch’ti, Jean-Pierre Jeunet a choisi d’adapter un livre pour enfants, mettant en scène un bien curieux personnage : le jeune T. S. Spivet, et ses talents d’analyste scientifique.

Au beau milieu du Montana, le quotidien de T.S. n’est pas comme celui des autres garçons de son âge : sa grande passion, ce sont les analyses scientifiques. Il passe ses journées à étudier tout ce qui entoure le ranch familial. Comme toujours, sa sœur Gracie, en pleine crise ado-artistique, le méprise. Sa mère (Dr. Clair), spécialiste dans l’étude d’insectes l’encourage, tandis que son frère et son père s’occupent des chèvres et autres, en véritables cow-boys. Un jour, T.S. reçoit un appel : l’institut Smithsonian, académie scientifique de Washington D.C., lui annonce qu’il est le lauréat de leur prix grâce à son projet de machine à mouvement perpétuel…

2013-08-27_16-43-37_TS_SPIVET_TeaserPoster_FrenchL’erreur la plus visible de ce conte tient dans cet unique coup de téléphone. En véritable amoureux de l’image, Jeunet prend le temps d’installer ses plans. Pas de monochromie ici comme dans Amélie Poulain, les couleurs sont chaleureuses, comme dorées et figées sur papier glacé. Le caractère hautement scientifique de T.S. nous est présenté par accident, au détour d’une unique scène d’école, lorsque ce-dernier exhibe fièrement un de ses articles publiés dans la revue Discovery.

Les questions affluent : pourquoi décide-t-il de cacher ce prix à sa famille ? Pourquoi choisit-il de se déclarer orphelin ? Pourquoi décide-t-il de fuguer pour traverser les Etats-Unis ? L’amoncellement de ce type de réflexion nous pousse donc à nous éloigner de cette histoire surréaliste, aux belles promesses, mais totalement illogique.

Le style de Jeunet est toujours là : le rythme des séquences, le goût pour les mêmes têtes (Dominique Pinon) et noms (le chien s’appelle Tapioca, comme les Tapioca de Delicatessen, ou sa boîte de production : Tapioca Films), la créativité des plans, l’illustration comique du cheminement de la pensée des personnages… L’outil de la 3D semble pourtant l’avoir freiné : l’image n’est pas distordue ou hachée, comme elle l’a été dans Amélie Poulain. Ces quelques éléments rassureraient presque, d’autant que l’acteur principal est attendrissant.

Mais le choix de l’histoire laisse à désirer : le format de road-trip à la Into the Wild a été associé à un univers d’album des années 1960. Le patriarche de la maisonnée est tout droit sorti d’un western, de par son physique, son salon-museum rempli d’animaux empaillés et son mutisme. De plus, lorsqu’il s’avachit dans son canapé avec son whisky, c’est pour regarder… un western en noir et blanc.

"The Selected Works of T.S.Spivet" Day 42 Photo: Jan Thijs 2012Les bons sentiments affluent, comme l’étude de ce fleuve dont le barrage ne tient pas, la critique est plutôt molle. Jean-Pierre Jeunet a voulu se faire plaisir, donner des images à ses rêves d’enfant, de célébrité peut-être ; il aborde légèrement les revers du succès (l’exposition médiatique, la solitude) avant de choisir le rail de la fin heureuse. Malheureusement, la virtuosité qu’il a déployé pour filmer l’horreur extraterrestre ou la normalité banale devient stéréotypée lorsqu’il veut célébrer une prodigieuse extravagance. Une impasse scénaristique ou un petit exercice de style d’un grand réalisateur ?

Pour échapper au contrôle du train de marchandises qu’il emprunte, T.S. se cache dans un camping-car témoin, et pose à côté des mannequins en papier, attablés devant des steaks en plastique. Ce miroir inversé de La Cité des enfants perdus est lumineux, chaleureux, mais est-ce un confort véritable ou faussé ? Secoué par la situation, T.S. vomit dans l’évier du camping-car une fois seul, avant de se rendre compte que l’eau ne fonctionne pas. Illusion du cont(r)e-plaqué qui évoque Arthur et les Minimoys ou Dorothy et Toto, l’étincelle en moins.

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L’Extravagant voyage du jeune et prodigieux T. S. Spivet, de Jean-Pierre Jeunet (2013, France-Canada).
Scénario : Jean-Pierre Jeunet et Guillaume Laurant, d’après le roman éponyme de Reif Larsen.
Avec : Helena Bonham Carter, Judy Davis, Callum Keith Rennie, Kyle Catlett, Niamh Wilson.
Durée : 1h45
Sortie en salles et en 3D le 16 Octobre 2013

Crédit photos : Gaumont Presse

One Direction: le film, ou l’étape marketing calibrée ?

Documentaire sur le nouveau phénomène de mode, One Direction : le film ne laisse que très peu de place à l’improvisation. Les images alternent entre extraits de concert et journal de tournée. Calibré pour satisfaire le fan aveuglé, le curieux peut passer son chemin.

one-direction-le-film-8Ils font tourner la tête des adolescentes du monde entier, si l’on veut bien croire ce que nous dit ce documentaire. Niall, Liam, Zayn, Harry et Louis font partie de One Direction, boys band recalé en 2010 à la finale d’X Factor, un télé-crochet anglo-saxon. Malgré leur défaite, le groupe, propulsé par leurs fans sur les réseaux sociaux, est à présent sur le point d’entamer une tournée mondiale, en stades exclusivement.

Véritable produit dérivé, le film ne nous apprend pas plus de choses que ce qu’une aficionada aurait déjà lu dans un des nombreux fanzines épluchés ses trois dernières années. Les performances live sont agrémentées d’animations 3D assez grossières pour justifier la sortie du film en relief. Aux interviews des protagonistes se mélangent des scènes chorégraphiées et autres improvisations, le tout formant un magma commercial très scénarisé et peu digeste. Les cinq chanteurs s’émerveillent devant le Japon, foncent au Madison Square Garden de New-York… Ils n’ont que très peu de temps pour ‘profiter de leur vie de Britannique lambda’.

Pourtant, au milieu de cette ode à leur succès, les témoignages des cinq jeunes hommes sont assez variés. Zayn paie une maison à sa mère et s’est acheté un studio pour graffer en liberté. Un véritable artiste, dit-il. Liam, par contre, a beaucoup plus conscience du caractère éphémère de son rêve, qui dépasse son cadre familial. Harry et Liam ont, quant à eux, conservé des souvenirs de leurs quotidiens : le premier était vendeur dans une boulangerie, le second assistait à des matchs de football en famille. Reste en images le penchant des cinq pour les blagues et la rigolade.

One-Direction-movie-poster-1840689En revanche, aucun mot n’est dit sur leur stratégie commerciale, sur l’envers du décor, sur l’élaboration du son One Direction, comme Jon Chu l’avait tenté avec Justin Bieber et Never Say Never (2011). Entre deux voyages, les langues semblent se délier sur la gestion du stress et des bains de foules, en apparence seulement. Ici une bousculade devant le Nike d’Amsterdam les surprend. C’est aussi ça, le succès. Lors d’un vrai-faux camping en Suède autour d’un feu, ce sont les mêmes commentaires sur leur succès que nous entendons, comme une tentative de nous convaincre de leur talent.

Point d’orgue de leur tournée, leur concert à Mexico a rassemblé pas moins de 65 000 fans. Inébranlables, ils assurent le spectacle, avant de repartir pour une autre date. Les cinq travaillent dur, nous dit-on. Ils ont en effet enregistré leur dernier album, encore inédit, pendant qu’ils étaient en tournée. Ce film cache donc son caractère médiatique derrière un bien maigre prétexte : remercier tous ceux qui se sont déplacés à leurs concerts. En prenant la place rêvée d’une fan très proche du groupe, il ne pose jamais la question des enfants stars, ellipse toute réflexion, pour satisfaire l’amoureuse du groupe. En revanche, les blagues, caméras cachées et surprises qu’ils réservent à leurs fans, ces délires qui ont forgé leur succès sur le net, sont reportées au générique. Peu sérieuses, elles bénéficient pourtant de maquillages professionnels suggérant une intervention de la production.

On gardera en tête les clins d’œil caméra que font ces chanteurs en plein milieu du stade de Londres, bien conscients d’être filmés, comme lorsqu’ils réalisent leurs pitreries. Faussement rebelles, ils sont peut-être les plus conscients de leur stratégie commerciale. À réserver donc aux Directioners.

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Crédits photos : Sony Pictures

Cinema Komunisto, Une Cine-città yougoslave

Les années communistes de la Yougoslavie vues par sa cité du cinéma. Au-delà de la docu-fiction sur un état qui n’existe qu’en film, portrait d’un pays idyllique et uni au cinéma  avant qu’il ne soit déchiré par la guerre des années 1990.

affiche-Il-etait-une-fois-en-Yougoslavie-Cinema-Komunisto-Cinema-Komunisto-2010-1Le cinéma à l’époque communiste se résume-t-il seulement à des films de propagande ? En véritable pionnière, la Yougoslavie a été l’une des premières à entreprendre la réalisation d’une cité du cinéma en 1946. C’est à travers les yeux de Leka, le projectionniste personnel du président de la Yougoslavie, le maréchal Tito, que nous plongeons dans ce documentaire aux fausses allures de chronique historique. En effet, le maréchal Tito était un cinéphile : il a visionné avec sa femme un film par soir pendant une trentaine d’années, soit près de 8800. La cité a produit principalement des films à la gloire du président, avant de s’ouvrir au marché mondial grâce à des tarifs minimes et comme devise aux exigences de tournage : «Nema problema !» («Pas de problème !»). Au milieu des ruines d’Avala Films, quelques irréductibles entretiennent les archives et les lieux désaffectés, entre coupures d’électricité et toiles d’araignée. Les lieux semblent s’être arrêtés au milieu des années 1980. Certains acteurs (qu’ils soient producteurs, réalisateurs ou stars) de cette époque racontent avec beaucoup de nostalgie cet âge d’or du cinéma, où les producteurs Américains se bousculaient pour bénéficier de leurs décors énormes. Pour appuyer leurs propos, des images témoignent du sujet principal : des films de guerre, beaucoup portés sur les explosions. Les quelques noms qui ressortent de ces happy few s’interrogent maintenant sur les obscurs financements de ces super productions, d’autant plus qu’un ancien membre des services secrets était pendant un temps à la tête d’Avala Films. Contrairement aux fastes déployés par le maréchal et ses mises en scène spectaculaires (sur l’île Brioni qu’il avait privatisé), la qualité de l’image est par contre de qualité plus modeste. Les archives n’ayant été que très peu restaurées, elles appuient sur le côté désuet de ces chants à la gloire de Tito. De la même manière, la qualité des caméras des documentaristes donnerait presque l’impression que ces images datent des années 1990. Pourtant, il y a bien foule en 2008 devant un pont à moitié dans l’eau, clé de voûte de la stratégie de Tito lors de la bataille de Neretva. Le pont avait été reconstruit entre temps pour les habitants, puis détruit une deuxième fois pour les besoins de la reconstitution de la success-story du président. Dans son propre rôle, ce-dernier avait d’ailleurs choisi… Richard Burton. Entre ces scènes légèrement grotesques d’un leader qui s’était fait aimer de son peuple avant d’être élu président à vie en 1974, certaines séquences révèlent un élément essentiel de la réussite yougoslave : le rôle de l’armée. Les conscrits pouvaient être réquisitionnés pendant leur service militaire en tant que figurants sur les plateaux, ou spectateurs du festival national de Pula pour remplir les arènes. Bercés par les stars Américaines et une esthétique de la perfection, Tito n’avait pas préparé le peuple à sa mort en 1980. Si la Yougoslavie n’existe plus qu’en film, les fans de Tito sont encore nombreux à se faire prendre en photo devant sa tombe. Un peuple qui n’a pas encore fait le deuil de sa Yougoslavie fantasmée.

Crédits photos : Les films des Deux rives

Retrouvez également le site officiel du film en cliquant sur ce lien.

Rock the Casbah : Un Maroc de carte postale

Le soleil est doré, les sucreries coulent à flot. Dans un Tanger magnifié, funérailles d’un self-made-man qui a imposé trop longtemps le silence des femmes chez lui. Deuxième film de Marrakchi en forme de makroud : délicieux mais un peu trop nourrissant.

casbah1Mort hier soir, Moulay Hassan nous invite à l’accompagner dans sa maison de Tanger, et à contempler son propre corps, prêt à être inhumé. Conformément à la religion musulmane, le huis-clos de trois jours pour les funérailles commence. C’est l’occasion pour Aïcha d’être entourée de ses filles Miriam, Kenza et Sofia, qui revient d’Hollywood avec un garçon.

Pour son deuxième film, Laïla Marrakchi s’intéresse à l’histoire d’une famille, plus précisément l’enterrement d’un patriarche de Tanger. Dans un costume blanc immaculé, Omar Sharif nous accueille dans sa maison, magnifique bâtisse de style colonial, en train de grignoter une figue, avant de nous annoncer que la raison de ce film n’est autre que sa mort.

rock-the-casbahDès lors, les cinq femmes de cette maisonnée qui étaient sages et silencieuses, décident de prendre le pouvoir. Le huis-clos d’enterrement n’est pas nouveau, mais dans ces conditions il permet de faire entendre la voix de ces femmes et de dénoncer le sexisme ambiant dans l’Islam et ses pratiques. D’un cadre strict et très chauvin, la maison devient le théâtre de révélations, de plus en plus énormes. Si les personnages évoluent chacun d’un stéréotype assez appuyé vers un portrait plus atténué, la trame en crescendo perd de son souffle lorsqu’elle n’est pas accompagnée des murmures du fantôme.

Par sa volonté de faire parler toutes les femmes, Marrakchi perd un peu le fil de son drame qu’elle veut aussi comique que tragique. Si les piques de comédie sont justes (le fait que Sofia l’actrice d’Hollywood, n’obtienne que des rôles de terroristes), la part de tragique peine à s’exprimer pleinement au point culminant du récit. Le débat s’apaise plus par fatigue que par conviction, et la scène de réconciliation qui suit n’est expliquée qu’avec la préparation du thé à la menthe. Le décor de Tanger est celui d’une carte postale, ce qui ajoute à l’onirique et au détachement de cette chronique familiale pas comme les autres, attachante malgré ses quelques débordements.

RIPD : Brigade Fantôme, MIB à la sauce blanche

Il faut sauver le monde, et le faire rire en même temps. Ersatz moins subtil du duo Will Smith-Tommy Lee Jones mais avec un goût prononcé pour l’invraisemblable, ce gros calibre de l’été fonctionne très bien quand il est pris au second degré.

ripdNick Walker, policier de Boston, se fait abattre par son propre coéquipier lors d’une descente. Une fois mort, le temps se fige. Il se fait aspirer par un énorme tourbillon et se retrouve dans un bureau de police de la RIPD, la brigade fantôme. La responsable, Procter, lui propose de travailler cent ans pour eux afin d’échapper au jugement dernier. Sa mission : trouver et arrêter les crevures, des âmes qui se cachent parmi les vivants.

Outre-Atlantique, les entrées salles pour RIPD ont généré à peine un dixième du budget de cette production de l’été en 3D. Elle avait pourtant tout pour plaire : moitié buddy movie, moitié enquête policière avec un zeste de monstruosité apocalyptique très Men In Black, elle fait cavaler le gendre parfait Ryan Reynolds avec un Jeff Bridges du 19ème siècle. Parti de cette absurdité de départ, le film joue la carte de l’invraisemblable du début à la fin, et n’hésite pas à appuyer sur certains points. Les vannes qui reviennent le plus souvent sont les avatars : le vieil asiatique pour le héros, la belle blonde qui fait jouer à chaque battement de cils l’introduction de Let’s Get it On pour le cowboy. Bridges incarne d’ailleurs l’exact même rôle que celui de True Grit, la gouaille en plus. Occulté par la promotion du film, Kevin Bacon semble se délecter d’avoir un rôle légèrement plus travaillé que les autres, et encore.

RIPD_Sortie-Cine_BBBuzzCascades en tout genre, transformations des crevures en enflures sous l’effet du cumin, mouvements rapides de caméra, la 3D donne le tournis. Les explications, qui se comptent sur les doigts de la main, arrivent dans d’énormes pneumatiques dorés (signe qu’ils viennent du Très Haut ?). On se demande ce que vient faire Mary-Louise Parker dans cette joyeuse parabole sur les effets de l’abus de rentabilité au cinéma en tant que chef de brigade. Il manque peut-être à cette histoire convenue un petit peu d’originalité pour le sortir du statut de film à pop-corn. Au mieux, un bon divertissement réchauffé, même si ce n’est pas trop de saison.

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Crédits photos : Universal Pictures

An Oversimplification of her Beauty, romance-patchwork

Comme une dépression amoureuse peut prendre plusieurs tournures, un film devrait-il rassembler toutes les formes artistiques possibles ? Pour son premier long-métrage, l’artiste New-Yorkais Terence Nance a choisi d’étudier ce qu’il connait le mieux : son chagrin.

Un homme seul prend le métro un soir. L’image se fige tandis qu’une voix off présente les deux parties du film : An Oversimplification of her beauty et How would you feel ? , des études très sérieuses sur les effets d’une longue relation amicale ambiguë ayant pour héros le réalisateur.

An-Oversimplification-of-Her-Beauty-posterCinéaste, plasticien, mais avant tout artiste, Terence Nance s’est petit à petit créé un nom dans le milieu New-Yorkais grâce à  ses courts métrages expérimentaux. Le sujet qu’il a choisi est basique : il essaye de disséquer la friend-zone. Pour les anglo-saxons, ce terme définit la plus grande peur des hommes : être considéré comme un ami et non un potentiel partenaire sexuel par les femmes. Loin de la farce graveleuse, Nance a rassemblé des images et projets qui représentent pas moins de six années de travail. Le résultat, très séduisant dans l’idée, peine en pratique. Parti d’un court-métrage réalisé en 2006, Terence Nance a tricoté autour d’une relation ambiguë qu’il a expérimenté avec une amie. En guise de fil rouge, il utilise sa propre voix, très froide et distante, pour faire le lien entre les séquences animées et celles en images réelles. Ce fourmillement d’idées n’est qu’en partie désorganisé : Nance donne à voir le film en train de se créer. Il change les VHS entre les séquences, reprend un récit ici commencé là. Bien que filmé du début à la fin, il garde une distance entre ses différents rôles, et n’est que le héros pendant un temps. Son projet se veut être un équivalent cinématographique du stream of consciousness, mais il perd de son ampleur une fois le stratagème dévoilé. L’omniprésence de Terence Nance finit par révéler ses faiblesses : il n’incarne pas son texte et a coupé toutes ses répliques du montage. Accompagné des faibles plages musicales de Flying Lotus (et non de Jay-Z, qui fait partie d’une longue liste de co-producteurs), le résultat sonore monotone semble être en parfaite opposition avec le chatoiement des images.

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Crédits photos : Damned Distribution

Peut-être qu’on n’a pas le même humour. Ah bon ?

Construit sur des blagues vaseuses sans rythme, cet étrange conte absurde et minimaliste fait avec les moyens du bord montre ses imperfections, les vices sociaux souvent cachés souvent dans les moqueries, use, fatigue, mais ne fait jamais vraiment rire.

Peut-etre-qu-On-n-a-pas-le-Meme-Humour_referenceDans le noir, deux personnages discutent à propos d’une éclipse. Après deux explosions, la trame narrative fait un bond cinquante-quatre minutes en arrière. En fin de matinée, Théo tente de faire cuire un gâteau au Soleil tout en remplissant un gant de vaisselle avec un tuyau d’arrosage. Stéphane, exténué, s’énerve à propos de la Fiat 500 qu’il pensait garer à l’extérieur, mais qui a sa place dans le jardin. Avant l’arrivée du patron, Stéphane veut se détendre et propose à Théo de faire une partie de ping-pong.

Non, nous n’avons effectivement pas le même humour. La scène d’apocalypse dans le noir présageait pourtant un film malicieux. Cependant, le pétard est mouillé dès l’introduction : parmi toutes les possibilités narratives ouvertes (les costumes, le gâteau qui cuit au soleil, la Fiat 500), le film se cantonne à un match de tennis de table. Bien que le challenge de la durée ait été relevé, il ôte au film un sérieux manque de rythme. Les échanges de balle sont ponctués soit par l’arrêt d’un des deux joueurs lorsqu’ils sont vexés, soit par une parenthèse délirante qui extrapole un tic de langage sportif. Confronter Théo, ses blagues fantaisistes et son monde délirant à Stéphane le terre-à-terre et ses piques racistes, voire sexistes, transforme tout débat en ergotage interminable et foireux. L’évolution crescendo du film se veut inspirée des dessins-animés de Tex Avery et de leur art de la surenchère. Cette ambition a du mal à s’exprimer avec l’incarnation limitée des acteurs et le rendu du film. Le noir et blanc n’est jamais le même, il donne clairement un effet maison qui coupe toute crédibilité. Selon les plans, la balance des textures peut changer, la chemise blanche d’un des deux personnages peut se fondre dans le décor. De la même manière, le son peut parfois être saturé, ou au loin. Théo s’empare même du micro pour chanter a capella une chanson à partir d’une de ses répliques. Il n’y a pas un seul type d’humour, le film ne sait pas faire son choix entre comique de situation, mise en abyme expérimentale des blagues cinématographiques et humour gras à l’Américaine. Sans vie ni envie, le format court aurait peut-être mieux fonctionné avec cette private joke poussive.

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Crédits photos : Deuxième Acte

Percy Jackson : La mer des monstres, crise d’ado-dieu

Suite des aventures du demi-Dieu aux Etats-Unis, sans les caméos de célébrités ni la fantaisie guillerette de Chris Columbus. En pleine crise existentielle, Percy se voit confronté à une menace titanesque.

Percy-Jackson-Sea-of-Monsters-Affiche-USA-1Suite au sacrifice de Thalia, la fille de Zeus a été transformée en arbre par son père pour protéger le camp des Sangs-Mêlés. Moins fort que Clarisse, délaissé par son père Poséïdon, Percy désespère. L’arrivée de son demi-frère cyclope et empoté Tyson ne l’arrange pas. Empoisonnée par Luke, ennemi juré de Percy et fils d’Hermès, la barrière laisse passer un taureau de Colchide sur le campus pendant un concours. Une oracle de grenier annonce au héros son combat à venir contre Cronos. Luke et Percy se lancent donc à la poursuite de la toison d’Or, le premier pour redonner vie au chaos, le second pour réparer la barrière magique.

Percy-Jackson-La-mer-des-monstres-Photo-Alexandra-Daddario-les-soeurs-GréesLa série fut un très gros succès au sein de la littérature jeunesse. L’auteur Rick Riordan continue d’ailleurs son travail basé sur le principe de mélange de la mythologie à la trivialité du monde Américain avec Les Héros de l’Olympe. Plusieurs célébrités (Uma Thurman, Pierce Brosnan, Sean Bean) avaient fait leur apparition dans le premier opus. Dans le deuxième, la lumière est faite sur les jeunes héros (Logan Lerman en tête) et leur quête. Cette fois, le réalisateur s’attarde moins sur les situations saugrenues, du type le dieu Hermès à la tête d’une entreprise d’envoi de colis, mais il choisit d’en tirer à chaque fois un élément comique pour émailler le récit. Ces petites touches arrivent à faire oublier le mécanisme assez lourd de la trame et sa tendance à se répéter. En restant plus près du récit original, Freudenthal respecte une évolution logique, basé sur une prophétie déchiffrée avec le déroulement de la trame. Il laisse cependant l’histoire totalement ouverte. Là où Chris Columbus avait soigneusement fermé son récit, une grande incohérence nous frappe aux yeux : Luke, le traître du premier épisode, a eu accès au campus des Sangs-Mêlés au début du second. Un peu plus remonté qu’Harry Potter, Percy Jackson expérimente les tourments de l’adolescence et le manque de confiance en soi. Les sentiments sont justes, même s’il est difficile de conceptualiser la parenté divine. Les thèmes de la fraternité et de l’entraide débordent sur nos lunettes 3D, et valident l’ambiance de grand spectacle familial sans hémoglobine. Si les effets spéciaux sont assez soignés dans l’ensemble, la conception déstructurée de Cronos laisse dubitatif. Mais qu’importe, le troisième épisode sera meilleur.

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Crédits photos : 20th Century Fox

CINEMA : « Landes », terres électrifiées

Pour son premier long métrage, François Xavier Vives centre son histoire sur sa contrée d’origine, et plus précisément sur une de ses aïeules des années 1920 et son combat pour l’électricité dans une société peu avancée. Pari risqué mais tenu.

landes_afficheUn grésillement, et la lumière fut. Éclairés par une vieille ampoule, les traits d’un homme endormi apparaissent peu à peu, dans ce qui semble être un couffin mortuaire. Derrière son voile de soie, Liéna (Marie Gillain), essaie tant bien que mal de porter le trop grand costume du propriétaire austère, elle qui rêve de longues avenues éclairées et de jazz à l’Américaine.

Liéna Duprat, jeune veuve, décide de reprendre la gestion des métayers qui travaillent sur les huit hectares de son domaine des Landes suite au décès de son mari. Aidée par son régisseur Iban, elle tente d’achever son projet d’électrification des fermes tandis que la grève des gemmeurs éclate.

La reconstitution historique est soignée, le rendu des tissus méticuleux. Habitué aux documentaires et courts métrages, Vives a hérité des premiers une caméra nette, et des deuxièmes une capacité à faire parler l’image. Le choix des Landes lui donne l’avantage de filmer une terre qu’il aime, et qu’il connaît. À la manière de Jane Campion, il transforme ces paysages en peintures romantiques. Une banale promenade entre sable et forêt devient le point névralgique du récit, avec ses personnages atypiques (la source, la dune) et puissants.

Bien que d’époque et peut-être un peu suranné, Landes pose la question de la nouveauté : l’avant-gardisme est-il synonyme de pragmatisme ? À travers l’histoire d’une arrière grand-tante, Vives fait résonner l’Histoire à nos oreilles. Ici des bribes de mondialisation, là un embryon de syndicalisme, le monde industrialisé n’en est encore qu’à son commencement, mais il a les mêmes revendications.

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Balancée entre le conservatisme des propriétaires et la précarité de ses fermiers, Marie Gillain compose un personnage tout en finesse, aussi maladroit que théâtral, mais très attachant. Si Miou-Miou et Jalil Lespert se laissent quelque peu enfermer dans leurs rôles-types, l’énergie principale est omniprésente et contagieuse, voire électrique. Un film français sans électricité statique.

Crédits photos : Sophie Dulac

CINEMA : «Monstres Academy», un prequel classique

Sans prendre vraiment de risques, Sully et Bob Razowski reviennent sur grand écran. La suite fait marche arrière, et éloigne nos héros monstrueux de la scolarité parfaite.

DOM_FRANCEQui eût cru que derrière le duo de choc Sullivan/Razowski se cachait un passé douloureux et cahoteux ? Habitués aux suites poussives chez Disney et revigorantes chez Pixar, le pari de faire parler un monde dont les codes ont changé à la fin du premier opus posaient quelques sérieux problèmes chronologiques. À moitié déçus de ne voir que le genèse du mythe, on se console avec peut-être l’idée que les semestres seront faciles à valider.

Émerveillé par une visite à Monstres Cie, le petit Bob n’a plus qu’une idée en tête : devenir une Terreur. Avec un grand T, car la terreur avec un petit T, ce n’est pas vraiment le cas de Bob. Travailleur, studieux, il intègre la prestigieuse université des Monstres, quitte à créer des jalousies auprès de ses camarades de classe. Parmi eux, James Sullivan, fils d’une très célèbre Terreur, mais élève très paresseux.

Commencer par le début lorsqu’on a déjà trouvé une solution alternative à la peur d’enfant, étrange. C’est sûrement avec cette idée en tête que nous lisons cette petite parodie du monde universitaire Américain. En version anglophone, le titre est transparent : Monsters University. À tel point que certains universitaires se sont demandés pourquoi Disney/Pixar refusaient aux Français ce terme, pour le remplacer par le beaucoup plus anglicisé «Academy».

Si tous les codes des clubs et intrigues entre étudiants sont respectés, la retransmission du monde universitaire est beaucoup plus réaliste, bizarrement. Plutôt qu’un lieu d’apprentissage théorique et massif, la fac révèle aussi sa tendance au formatage. Ce-dernier donne très rarement lieu à un aboutissement parfait dans le monde du travail, chose respectée ici, même pour le futur meilleur duo de la ville.

Pour relancer l’énergie de la trame, sans l’entreprise et ses employés atypiques, l’histoire se concentre sur un club en marge : les Oozma Kappa, engagés dans un concours de terreur organisés par les élèves de l’université, et chapeauté par la doyenne du campus. Encore une fois, l’improbabilité d’une telle opposition dessine les traits de l’association de nos deux héros, jusque là ennemis jurés.

MONSTERS UNIVERSITYMais pourquoi donc avoir choisi l’université pour ces monstres, doudous géants pour la petite Boo dans le premier opus ? Devant l’impasse de l’adaptation, les auteurs seraient-ils allé trop loin ? Pour Toy Story 3, le passage à la vie adulte était symbolisé par la séparation d’Andy avec ses jouets préférés avant son entrée en université. Ici, les monstres apprennent à devenir… des monstres.

Malgré la grosse difficulté initiale, le déroulement ne manque pas de rythme, ni de vitalité. Pour s’être éloigné du parcours parfait ou Star Academy-que de nos compères, il marque quelques points. Les références au premier film sont également bien trouvées, et contribuent à entretenir la magie des premiers instants. Mais tout de même, il manque une belle, que dis-je, une monstrueuse prise de risque pour que les grands enfants aient eux aussi des étoiles au coin des yeux.

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Crédits photos : Disney France