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Un Américain dans le musical : Broadway selon Clint Eastwood – «Jersey Boys»

La recette est, semble-t-il, inratable : prenez une pièce à succès, ajoutez-y un réalisateur et/ou un acteur connu, et le tour est joué. Ce n’est pourtant pas le cas de Jersey Boys, biopic sur la carrière de Frankie Valli and the Four Seasons. Mauvais choix de calendrier ou film trop personnel ? Analysons.

JerseyBoys4«Who loves you, pretty baby ? Who’s gonna help you through the night ?» Le nom n’évoque rien, les titres des chansons encore moins, et pourtant, les mélodies de Frankie Valli & the Four Seasons sont programmées à chaque mariage, ou bar-mitzvah. La comédie musicale autour de ce groupe à la carrière fulgurante ravit nos confrères Anglophones depuis bientôt dix ans. Cependant, nous sommes loin des success stories à l’américaine : ces Jersey boys sortis d’une bourgade contrôlée par la mafia, ont enchaîné les histoires louches. Cette déconstruction du genre, propre à Clint Eastwood mais ici déconcertante, l’aurait-elle desservi dans ce cas ?

Comme l’indique Jean-Michel Frodon, Jersey Boys est un film ‘en mineur’. L’intérêt du film est hors-champ, au-delà des mises en scène et des difficultés à gérer la célébrité. Les séquences interminables de chant avec chorégraphies spectaculaires et costumes chamarrés sont limitées. Eastwood appuie en fait sur la Chance qu’il faut forcer pour être connu. Vous voulez créer un tube ? Payez un présentateur radio pour qu’il matraque ses auditeurs avec un titre.

Eastwood détourne l’enjeu de la comédie musicale à l’écran, qui est de raviver les souvenirs de la performance sur scène en mieux, au profit d’une fresque historique. Eastwood décrit une époque où les acteurs devaient chanter et danser pour pouvoir percer. Pour recréer cette ambiance, les rôles principaux sont tenus par les véritables chanteurs du spectacle de Broadway, à l’exception de Vincent Piazza (Tommy deVito).

JERSEY BOYSCe choix de distribution, assez rare, permet également de poser la question du passage du théâtre au cinéma. Comme l’indique John Lloyd Young (Frankie Valli) : «sur scène, les spectateurs ne voient pas lorsque je ferme les yeux». Leur rapport à la caméra est sensiblement différent. DeVito harangue l’objectif en véritable Italien hyperactif, tandis que Valli, Gaudio (Erich Bergen) et Massi (Michael Lomenda) respectent le texte écrit et les indications de jeu qui leur sont données. Cette question du jeu correspond également à une époque où le rapport à la caméra est totalement chamboulé. Les prises de parole des différents protagonistes face caméra rappellent une liberté et une distanciation très Européenne.

Le problème de Jersey Boys serait donc d’être vendu comme un simple film musical, alors qu’il est bien plus, ou bien trop. De par son accumulation de genres et de procédés, le spectateur se perd dans les méandres du show-business, tout comme les quatre garçons dans la bourrasque. Pourtant les écueils de la star héros déchu sont évités. Ce film s’attache en fait à analyser la traversée du désert au lieu de l’élider.

Au détour d’un plan sur une chambre, une télévision laisse apparaître Eastwood himself, à l’époque où ses feuilletons cartonnaient. Cet étrange caméo narcissique semble nous indiquer vers quel hors-champ ce film veut aller : la dématérialisation. En effet, Eastwood le réalisateur expérimente sans cesse son art, mais son visage est devenu un symbole des années 1960. Tout comme Frankie Valli et ses confrères, dont les mélodies sont reprises à l’infini. Eux ne sont que des fantômes, grossièrement maquillés pour être vieillis à la fin du film, des ectoplasmes éclipsés par leurs propres oeuvres.

Un exemple, pour n’en prendre qu’un : l’omniprésence de «Can’t take my eyes off you» en musique (Gloria Gaynor, Muse…) et au cinéma :

Crédits photos : Warner Bros

Invincible, intenable, insatiable, incroyable… Ode à Mandela

Invictus, Clint Eastwood, 2010
Nelson Mandela (M Freeman) & François Pienaar (M Damon)
Sortir un film par an ou trouver l’unité et la continuité dans une filmographie, Eastwood choisit les deux pour ainsi explorer les failles de l’homme en société. A travers l’élection de Mandela en Afrique du Sud et son action pour créer un pays cosmopolite, Clint Eastwood filme l’action du président le plus inattendu et le plus visionnaire de l’Histoire. A figure extraordinaire, réalisateur extraordinaire ?

« Je suis le capitaine de mon âme », dixit Henley, d’après son poème Invictus. Un poème de prédilection pour Mandela emprisonné. Lors de son premier mandat en tant que tout premier président noir, Mandela a eu la lourde tâche en 1994 d’unifier un pays encore marqué par l’Apartheid. Contrairement à Gran Torino, Eastwood ne joue pas dans ce nouveau film. Il soigne cependant la distribution, avec Morgan Freeman en Mandela plus qu’attachant, et Matt Damon, capitaine de l’équipe de rugby nationale. Les tensions sont palpables dès les premières minutes : les blancs jouent au rugby sur du gazon, les noirs jouent au football sur la terre. Mandela prend cependant l’organisation de la coupe du monde du rugby à Johannesbourg comme une opportunité pour lier le pays dans la liesse. Le film alterne donc scènes de la vie d’un président avec ses gardes du corps et évolution d’une équipe de rugby à travers les yeux du capitaine de l’équipe.

Il ne s’agit pas cependant d’un film sportif en bonne et due forme avec évolution simple : défaite/entraînement/victoire. Eastwood ne s’attarde que très peu sur cet élément-là. Il appuie surtout sur la politique renversante de Mandela, qui touche à tout et voyage partout, quitte à se rendre malade. Du capitaine de l’équipe d’Afrique du Sud à Taiwan en passant par les problèmes économiques, Eastwood rend surtout hommage à un hyper président qui a su de manière simple et complète comment unifier sa Rainbow Nation.

La relation entre François et Mandela reste plus officielle qu’officieuse cependant, et de manière plus générale le film semble souffrir de prolixie. Vouloir tout dire, tout voir, cela donne un effet artificiel à la victoire de la coupe du monde, car des extraits télévisuels nous passons au match décisif filmé de l’intérieur, et ceci pendant une demi-heure. Ici, la sobriété d’Eastwood devant des événements si incroyables en eux-mêmes transformerait son film en documentaire. Cette artificialité semble s’étendre jusqu’à la scène où François visite la cellule de Mandela et aperçoit en transparence l’homme politique lorsqu’il n’était qu’un prisonnier parmi d’autres. Eastwood a donc avant tout voulu appuyer son hommage, quitte à rester linéaire et attendu. Il parvient cependant à retransmettre l’émotion et la fièvre des matchs de rugby, en les accompagnant de musiques primitives, et ainsi accentue le combat des « titans », notamment en mettant au ralenti les scènes du match. Ce qui compte pour Eastwood ce n’est pas la technique sportive de la victoire, mais la victoire elle-même, dans toute son effervescence. Le symbole est peut-être ostentatoire, mais il appuie ainsi l’actualité des Etats-Unis. En effet l’Amérique d’Obama trouve une réverbération plus puissante dans l’image de la coupe tenue par une main de blanc et une autre de noir.

Un avis donc mitigé pour le dernier Eastwood, qui présente un intérêt plus historique que cinématographique. Ceci dit, les matchs de rugby sur grand écran ET filmés par Clint Eastwood, c’est rare. Comme un paradoxe, la figure de Nelson Mandela s’oppose à l’homme qui est toujours vivant, mais qui ne prend plus part à la vie politique, son opinion sur le film reste muet pour l’instant. Faut-il créer un mythe pour faire revivre un peuple ?