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BANDE DE FILLES, PARTY GIRL, MANGE TES MORTS : Au bout du cinéma réalité ?

La tendance du cinéma en 2014 ? De très gros plans, une tendance aux univers visuels prononcés, mais surtout, une réelle volonté de confronter des inconnus à la sublimation du grand écran. Un néo-réalisme ?

En toute ironie, Jean-Luc Godard a déclaré au Monde en Juin dernier : «Le cinéma, c’est un oubli de la réalité.»

bandedefilles1Où en sommes-nous dans cet oubli de la réalité ? Concentrons-nous sur trois films : Mange tes Morts de Jean-Charles Hue, Party Girl de Marie Amachoukeli, Claire Burger & Samuel Theis et Bande de Filles de Céline Sciamma.

Outre le fait d’avoir été sélectionnés au festival de Cannes 2014, ces trois films semblent avoir franchi une limite. Il sont bien au-delà du documentaire choc ou de l’histoire inspirée de faits réels.

Un dernier point commun entre ces trois films : ils résultent tous d’un travail de plusieurs années. Jean-Charles Hue avait intégré la communauté yéniche avant de réaliser La BM du Seigneur (sorti en 2008). Le trio Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis avait travaillé sur Forbach, court-métrage inspiré (déjà) de l’histoire de la mère de Samuel Theis. Quant à Céline Sciamma, sa filmographie brasse des thèmes analogues (la jeunesse, les minorités sexuelles) qui se retrouvent tous dans Bande de Filles.

Mis à part ces deux similitudes, rien d’autre. Comment peut-on arriver à des résultats si différents en partant du même matériau ? C’est ici qu’intervient le travail artistique, décortiqué en trois séquences.

partygirlPARTY GIRL : LA FÊTE

En sortie avec ses enfants et petits-enfants, Angélique s’adonne aux plaisirs de la sortie dominicale. Bonbons, bières coulent à flots tandis que les montgolfières s’envolent. En fin de journée, il ne reste plus qu’elle et son futur mari. Lui, fatigué par la journée, veut rentrer ; elle, excitée par la nuit, est partie pour faire la fête jusqu’à pas d’heure. Le conflit se rapproche dangereusement du couple.

Mais pourquoi dangereusement, d’ailleurs ? Après 1h de film, on se sent étrangement proche d’Angélique. Sa routine semble totalement éloignée de nous. Pourtant, son refus de se conformer à la société et de baisser ses attentes nous galvanise, nous révolte. Et lorsqu’on la voit amorcer une dispute, on ne peut que penser «Ce n’est pas de sa faute.»

Comment un tel revirement est-il arrivé ? Parce que la caméra ne lâche pas son personnage principal. En très gros plan, Angélique se montre sous toutes les coutures, avec ses breloques trop nombreuses et son tempérament trop naïf. Le film, construit sur son énergie, surprend beaucoup, mais est incroyablement touchant.

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mangetesmortsMANGE TES MORTS : LA VOITURE

La scène-clé de ce thriller de bric et de broc est la course-poursuite en voiture. Exit les critères classiques (prouesses techniques, acrobaties en voiture, frôlement de rétroviseurs), ici, tout est silencieux, mouvant, maladroit, dangereux.

Ici les coups, on les évite, parce qu’on risque sa peau si on est touché. Après 15 ans de prison, Fred est perdu dans sa propre région. À cours d’essence, il s’infiltre dans un parking de soirée pour que son frère adoptif vole quelques litres de gazole. L’opération tourne au fiasco lorsqu’un des vigiles sort son pistolet.

Scène de panique la nuit. L’idée est simple et efficace. La nuit, tout peut arriver : on peut télescoper sa voiture contre une autre, oublier un ami dans la précipitation, faire les mauvais choix… Et la tension est bien plus palpable ici que dans un film d’action chorégraphié.

Malgré tout, le réalisateur n’appuie pas sur ce côté du film dont l’histoire suffit à tenir en haleine. Il se concentre plutôt sur la beauté plastique de la nuit. La poussière que laisse traîner la voiture lorsqu’elle sort du garage. Un bout du pare-brise resté accroché à la voiture scintille de mille feux comme un diamant brut. Les phares des voitures créent un éclairage rythmé sur les visages.

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bandedefillesBANDE DE FILLES : LA MUSIQUE

S’il n’y avait qu’une séquence à retenir de ce film, ce serait évidemment Diamonds de Rihanna. Mieux vaut en dire le moins possible pour conserver la surprise du spectateur. On peut cependant ajouter qu’encore une fois, Céline Sciamma apporte une touche de bleu à la plupart de ses plans, en écho à ses deux précédents films. Elle ne porte jamais de jugement sur ses personnages, qui ont des défauts et des qualités, voire qui se moquent elles-mêmes de leurs propres stéréotypes de filles de banlieue.

Mieux encore, chacune d’elle est sublimée à l’écran. D’un point de vue technique, jamais une peau noire n’avait été aussi bien filmée (le travail sur le grain de peau est magnifique).  Céline Sciamma continue sa réflexion sur le film d’apprentissage en passant par l’amitié, l’amour, la sexualité, mais avec une pudeur et une modestie qui évite de nombreux écueils, notamment la confrontation de la bande de filles avec d’autres groupes.

Cette séquence de Diamonds est insouciante, énergique, jamais fausse. Et si la forme du film évolue du tout au tout, la référence à ce moment précis revient plusieurs fois, comme un rappel de ce qu’elles sont : des diamants dans le ciel.

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UN CINÉMA-RÉALITÉ ?
partygirl1Donc, le terme cinéma-réalité est-il vraiment approprié ? Nous sommes clairement dans une autre sphère. L’effet de réalisme vient du traitement des personnages, volontairement anticonformistes, volontairement antipathiques, et totalement attachants.

La construction de l’image et de l’alliance musique sont autant d’éléments mis sur un pied d’égalité avec le déroulé de l’histoire. Peut-on donc parler de néo-réalisme Français ? Pas vraiment non plus.

Il faut donc forger un nouveau gros mot, à mi-chemin entre abolition des conventions cinématographiques et sublimation d’elles-mêmes. Une réponse semble être tout appropriée : cinéma-réalisme.

Crédits photos : Pyramide Films, Capricci