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Cher France 4

Suite à l’annonce de France 4 TV publiée à cette adresse, je me permets de vous adresser ma réponse. Merci d’avance pour le temps que vous consacrerez à sa lecture.

Extérieur jour. Terrasse de brasserie parisienne, après-midi ensoleillé.

La caméra suit le mouvement d’un piéton, qui filme l’ensemble des tables, pour se focaliser sur la dernière de la terrasse, où sont assis deux jeunes gens.

Le premier, jeune brun à lunettes, semble contrarié. Il porte des vêtements totalement neutres, et des chaussures de ville resplendissantes. Il tapote avec agacement la table de la main gauche, tout en sirotant son demi de la main droite. Son voisin, brun également, emmitouflé dans une écharpe trois fois trop grande pour son cou, pianote sur son ordinateur, délaissant le café serré qu’il a commandé derrière sa machine. Lorsque la caméra s’approche deux, le jeune étudiant à lunettes pose sa bière avec vivacité, décidé à aborder ce sujet qui le taraude.

«-Tu comptes vraiment faire ça ?
-Bah quoi, j’ai le droit, non ? Je suis bien en vacances, que je sache !
-Oui, mais… Tu fais tes études à Paris, c’est pas très réglo tout ça.
-Comment ça, pas réglo ? Je rentre à Grasse tous les étés chez ma mère, je peux très bien partir 15 jours chez elle en Mai. En plus, y a un TER de Grasse jusqu’à Cannes.
-Soit, mais tu leur diras quoi alors, pour l’entretien de ton blog ? T’es mignon avec tes rêves d’ambassadeur, mais j’ai rien vu sur ton site depuis l’article sur Burton.
-Ces articles-là, c’est pas pareil. J’suis pas dans l’actu chaude, comme les journalistes disent. Il me faut plus de temps pour les élaborer… Si je suis pris, je ferai de l’actu chaude, et tu peux me croire, j’ai été rôdé avec mon stage au Film français. D’ailleurs, j’avais vraiment pas le temps de faire autre chose.
-Mais c’est ça que tu dois leur dire : t’étais stagiaire au Film français !
-Ouais, ambiance. Si c’est pour qu’ils me répondent : «Vous auriez pu y aller avec cette rédac plutôt qu’avec nous ?», non merci.
-C’que tu peux être défaitiste, on dirait un personnage de Klapisch.
-Non, mais j’suis réaliste. Tu te rends compte de l’opportunité ?! C’est bien mieux que de courir après les projections, comme quand on était au lycée Bristol, et qu’on séchait les cours pour obtenir des invitations gratuites.
-J’me souviens encore de la sueur de la foule qui piétinait mes nouvelles godasses.
-Merci bien, j’te parle d’un projet de suivi journalistique, tu me rabâches ton histoire de chaussures. C’est sympa, de parler avec toi, j’te jure.
-Putain mais déstresse, mec ! Tu comptes vraiment leur parler comme ça à ton jury ? Parce que franchement, commence pas à rêver de Thierry Frémaux, à mon avis ce sera mort pour toi.
-Ouais c’est ça. Sinon, l’ambition, ça te dit quelque chose ?
-Mais t’es complètement malade ! Tu peux pas te permettre de parler comme ça ! Attend d’être aussi blasé qu’Almodovar au lieu de te la péter comme un putois. Au fond, tu sais, t’es qu’un pauvre étudiant.
-… C’est beau la nature.
-Quoi ?!
-Oui, la nature. Elle m’ouvre les yeux. Il faut écouter la nature. Elle me dit que je dois postuler, au cas où. Comment c’est, le dicton, déjà… Qui ne tente rien n’a rien, non ? Oh et puis, aussi, la nature vient de chier sur tes chaussures de ville. Ne me remercie pas, c’est pour moi.
-…Journaliste de merde.»

Le jeune étudiant à lunettes se lève brusquement, bouscule légèrement les clients des tables voisines, et se dirige vers l’intérieur afin de demander de quoi nettoyer sa chaussure, maculée de fiente de pigeon. Le deuxième, au bout d’un long moment, arrête de pianoter sur son ordinateur. Pour la première fois de la séquence, il détourne son regard de son écran, pour fixer l’oeil de la caméra. Le plan se rapproche de son visage, et au moment où celui-ci s’apprête à nous adresser la parole, noir sec.

Intertitre : «Ma voix n’est pas exceptionnelle, mais elle a le mérite d’être unique. Libre à vous de la faire entendre. Cinéphilement vôtre,»

Noir.